Je ne me sentais pas légitime à décréter que c’était inacceptable.
J’ai grandi avec quelqu’un qui me disait toujours que j’exagérais/me faisais des films, du cinéma… Puis j’ai côtoyé plusieurs années cet homme qui avait en horreur la « faiblesse », avec qui il ne fallait pas être triste ni avoir de coup de mou. Résultat: à 34 ans, en un an, je peux frôler la mort plusieurs fois en quelques mois avec un accident de voiture, deux opérations d’urgence pour éviter la septicémie, apprendre que j’ai une maladie grave à vie, porter plainte pour viols incestueux, perdre quasiment toute ma famille, « sans broncher ». Parfois j’ai l’impression d’avoir subi un entraînement militaire de résistance mentale et émotionnelle. Alors oui ça endurcit pour certaines choses, mais surtout ça banalise la violence et la gravité. Pour autant, à l’inverse, je conserve une sensibilité forte, je peux m’émouvoir devant des scènes heureuses, des dessins animés touchants, des paysages simples et magnifiques, les chansonnettes de ma fille…
Autant dire que lorsque j’entends de la bouche de personnes légitimes (des victimes, des professionnels de ce domaine) : « on te croit », « tu as vécu quelque chose de grave », « des violences graves », ça me fait profondément du bien. Ce ne sont que des mots. Mais qui réparent, qui apaisent.
Je ne me sentais donc pas légitime à dénoncer ces violences. Je m’en suis même sentie longtemps responsable par le jeu de la manipulation. Et entendre de la bouche de personnes extérieures (psychologue, bénévole d’association d’entraide ou de protection des victimes de violences conjugales, intrafamiliales) : « oui c’est bien de la manipulation », « c’est lui qui va mal et vous rend responsable, mais vous n’y êtes pour rien », « il faut vous protéger », « c’est de la violence, il n’a pas le droit de vous faire cela », « vous avez raison de ne plus accepter tout cela ». Cela donne de la force.
Si je me suis sortie de cet enfer, c’est grâce à des « miracles de situations de vie », ma fille, et plein de personnes, de voix qui ont éclairé, raisonné, qui ont ravivé en moi la force de vie et de dire non, stop. Ce sont des personnes extérieures qui m’ont aidée à (re ?) construire ma légitimité. J’en ai toujours été convaincue, mais le travail d’équipe, le soutien, la coopération, la solidarité sont des forces incroyables. Qui moi m’ont sauvée.
Mais actionner ce travail d’équipe, ça ne tombe pas du ciel… Il faut PARLER et demander de l’aide. Et donc en être capable, être prêt. Ce qui n’est pas toujours une mince affaire (c’est dur mais ça en vaut la peine!!)… Et il faut aussi des structures, des humains de l’autre côté. Mille merci à toutes celles et tous ceux qui s’engagent amicalement, humainement, bénévolement, professionnellement pour apporter une aide, un soutien, un éclairage. Cela sauve des vies.