« Alors ça a été quoi ton déclic pour partir ? » Question dans le top 3. Question légitime, d’autant plus pour aider d’autres personnes, victimes de ces prisons de violences.
Il n’y a pas eu qu’un déclic, ce fut un processus de quelques mois jalonnés de plusieurs évènements. La décision a mûri intérieurement et inconsciemment durant ces mois, nourrie par ces étapes. Cela peut sembler long, terriblement long, tous ces mois. Mais au moins, quand je suis partie, j’étais prête et « mûre ». Je n’ai pas fait machine arrière. Je n’y suis pas retournée. Car malheureusement, il arrive que des victimes s’échappent, mais ne soient pas encore « prêtes », et retournent chez leur agresseur. Car le lien de dépendance, de culpabilité, d’emprise est trop fort. C’est terrible à vivre, car ça fragilise encore plus la victime, et c’est également désespérant pour les proches, les aidants.
Il faut également être suffisamment prêt, car une sacrée dose de force et de courage est nécessaire pour s’extraire de ce piège. On doit savoir pourquoi on le fait, être sûr de soi, et s’être retrouvé un minimum pour se lancer. Car ce sera difficile et long. Même si le bonheur d’être libre et en sécurité est plus fort que tout…
Alors pour en revenir à mes propres déclics :
Il y a eu déjà un passage de cap quand les violences physiques se sont aggravées, avec la fois où il m’a tabassée au pied de la chambre de ma fille. Alors que j’étais à terre, sans bouger. Là, une chose s’est vraiment brisée en moi. Mais à cette époque, j’étais dans le tunnel, je ne voyais pas de sortie. La sortie n’existait pas, ce n’est pas qu’elle ne semblait pas possible, c’est qu’elle ne s’envisageait même pas ! Il n’existait rien en dehors de ce tunnel.
Les passages de cap suivants ont été l’amplification de son autoritarisme envers ma fille. Du jour au lendemain, tout à coup sans raison, il ne voulait plus qu’elle fasse quelque chose qu’elle faisait habituellement. Comme par exemple, jouer dans une partie de la maison (par exemple le salon, un bout du pseudo jardin). Subitement, il pétait un plomb et me faisait passer pour folle alors qu’elle jouait de la même manière que depuis 6 mois au même endroit. Et il niait qu’avant elle pouvait. C’était surréel et complètement imprévisible. Et aucun dialogue n’était possible. Il quittait soudain la pièce, le regard noir, interrompant la cuisine, le repas, l’activité en cours, puis me harcelait de messages me traitant de folle, d’irrespectueuse, ou de mauvaise mère… Il m’interdisait de lui répondre. Imposait un silence comme torture. Il contrôlait tout, et voulait l’exclusivité de l’écriture et de la parole. La journée était fichue, il nous imposait cet état de dépendance à son humeur, et je ne pouvais que répondre à ses volontés et m’excuser pour espérer apaiser la situation. Sinon ça s’empirait, jusqu’à finir en violences physiques. Cela pouvait arriver à des kilomètres de chez nous. Parce que ma fille allait se baigner pendant qu’on attendait notre repas à un restaurant de plage. Parce que ma fille jouait avec un autre enfant pendant qu’on prenait le café… On aurait dit qu’il s’emportait dès que ma fille respirait. Ou dès que je faisais quelque chose avec elle. Cela devenait invivable. Et alors qu’il faisait des insinuations pour avoir un enfant, je prenais conscience que ça allait être une horreur. Et que la situation s’aggravait. Que c’était inacceptable. Parce que je ne faisais pas ce qu’il voulait, j’essayais de préserver ma fille de ses pétages de plomb, et la laisser jouer, mais je le payais très cher avec son harcèlement toute la journée, et toute la nuit avec sa rage contre moi. C’était de plus en plus invivable. Et je lui résistais de plus en plus. Jusqu’à faire les choses dans son dos, cacher des messages de communication avec le père de ma fille, et jusqu’à organiser son anniversaire malgré tout. Car il ne voulait pas fêter Noël, ni les anniversaires, ni aller aux fêtes de village, de l’école. Et j’ai refusé de le suivre dans cette dictature, en le payant cher par contre. (Je me rends compte en écrivant ces mots pour décrire cette réalité, que tous ces mots il les a utilisés pour parler de moi. J’étais une dictatrice, il avait peur de moi… Plus tard il a dit à la gendarmerie que j’étais incontrôlable, que j’avais des crises de nerf… C’est complètement fou, j’ai du mal à me sentir légitime à utiliser ces mots, pourtant ils décrivent cette réalité, dont d’autres témoins peuvent attester. Mais il a réussi à me rendre difficile de les poser, ces mots, car ils ont été déformés par sa bouche.) J’ai commencé à comprendre qu’il n’y avait aucune issue de famille et de foyer heureux avec son attitude et ses principes. Je redécouvrais ses règles qui devenaient de plus en plus autoritaires et complètement folles tout en attaquant en permanence ma manière de m’occuper de ma fille. Il disait par exemple que c’était mauvais de fêter l’anniversaire d’un enfant, que cela en faisait un enfant roi. Je répondais que c’était n’importe quoi, tout le monde le fête, ce n’est pas pour autant qu’on en fait des enfants capricieux. Et il me disait que c’était un truc que juste mes autres copines « CSP+ » font, ce n’est pas tout le monde. Je réponds que non, tous les parents de l’école brassant plein de catégories socio-professionnelles fêtent les anniversaires… Il finit par un « non mais tu crois qu’au Sahel ils font les anniversaires ? ». Les discussions devenaient irréelles. Déconnectées de la réalité. Sans bon sens, seulement de la mauvaise foi. Et avec énervement. Arrêt de son véhicule en pleine route… Et la suite du process de pétage de plomb… Pour finir, il m’a traitée de « nazie et SS », affirmant qu’il était « l’homme le plus maltraité de France » parce que j’avais osé organiser cet anniversaire sans son accord… Il allait de plus en plus dans le « grand n’importe quoi ». J’avais l’impression qu’il perdait de plus en plus le contrôle ou alors il se lâchait de plus en plus en assumant son autoritarisme et sa volonté de tout contrôler.
Et puis « LE » déclic. Un jour où nous sommes tous les 2 à une heure de la maison dans son véhicule. Il s’emporte contre moi, parce que je n’étais pas sûre de moi face à un vendeur, que je n’avais pas posé assez de questions à son goût. J’essaie d’expliquer que je ne me suis pas sentie à l’aise face à ce vendeur et que je suis désolée. Puis c’est parti, la machine est lancée, il n’y a rien à faire pour l’empêcher. Sentiment de désespoir profond, d’impuissance que de se sentir comme un train lancé à pleine vitesse, le frein cassé, et le mur au loin, la collision ne pouvant être empêchée… Alors il crie, s’énerve. Arrête le véhicule en pleine route. Et part. Routine habituelle, il arrête tout, m’emprisonne dans la situation où je ne peux ni partir car je l’abandonnerai, ni abandonner le véhicule car je serai coupable de laisser le véhicule, ni lui parler car c’est lui qui décide quand parler. Je ne peux qu’attendre, en recevant ses messages haineux sans droit de réponse. Il prend le contrôle, refusant le dialogue et l’apaisement. Il faut passer par ses étapes à lui. Il me met à sa merci, coincée, immobilisée. Situation irréelle, qui peut durer des heures, y compris à 500 km du domicile (heureusement plusieurs fois sans la présence de ma fille). Alors je prends le volant pour éviter un accident, et lui demande calmement de remonter et de se calmer, lui dis qu’il n’y a rien de grave. Mais c’est trop tard. On est parti pour plusieurs heures de folie violente. Je passe les détails des différentes étapes inévitables de ces longues heures. Mais à ce moment, je suis épuisée, à bout de tous ces mois, de toute cette violence quotidienne. Je n’en peux plus. Je suis loin de chez moi, et mon « chez moi » n’est même pas chez moi… C’est sa maison. Je n’ai pas de vrai chez moi où je peux me sentir en sécurité. Je suis coincée là, au bord d’une route, avec sa folie. Et ses parents qui s’en mêlent. Tout ce délire inarrêtable. Je n’en peux plus. Il y a les voitures qui passent. Personne ne s’arrête. Personne ne voit cette souffrance. Personne ne vient me sauver… Je me cache, je m’effondre, je pleure. Je prie, je supplie pour que cela s’arrête. A bout. Sans issue, sans lumière au bout du tunnel. Je reviens vers la route, et là je pense que si je traversais devant une voiture tout cela se finirait. Je me dis sérieusement que peut-être ce serait la solution, plus de souffrance, plus tout ce mal-être abyssal. Plus d’impasse, plus de prison. Plus de souffrance.
Il se passe une micro seconde où je ressens une sensation de liberté. De souffle d’air… La fin. La libération. Le repos éternel. Le silence. Le néant. L’annihilation des sensations et émotions.
Puis direct : ma fille.
Je vois ma fille. Un soleil, rayonnante de joie de vivre malgré tout, si belle et si joyeuse. Si pleine d’amour. Comment oser lui retirer sa mère ? Comment lui faire vivre ça ? Comment lui rendre acceptable (c’est impossible !!!) l’idée que sa mère ait préféré mourir et l’abandonner plutôt que de choisir de vivre pour s’occuper d’elle ?? Une enfant de 7 ans ? Quel enfant mérite ça ? Surtout pas elle !! (NB : Évidemment, aucun enfant ne mérite cela. C’est la pensée à chaud venant du cœur d’une maman…). Surtout pas elle avec toute sa joie, son regard émerveillé sur la vie. Et dieu que je l’aime cet enfant. Dieu que je lui ai déjà dédié tellement de ma vie, et à son épanouissement, sa sécurité, son bonheur. Qui mérite ça ? Comment en arriver à gâcher la vie des autres ? Non je ne peux pas lui faire ça !
Et bim dans la foulée : « Eh oh réveilles-toi. Regardes-toi. Toi qui aimes tellement la vie, qui aimes la savourer, quand ça pétille de bonheur. Toi qui aimes partager les moments heureux, qui aimes aimer… toi qu’on décrit comme quelqu’un de rayonnante, lumineuse, comment peux-tu en arriver à vouloir mourir ? »; «HHOOOO il y a un problème là, une personne comme toi ne peut pas arrêter la vie comme ça » »il y a un immense problème si tu en arrives à vouloir mourir, à ne plus vouloir vivre. Tu aimes trop la vie pour ça !! ».
J’ai reculé. Je me suis fait peur. J’ai eu peur pour ma fille. Et quelque chose en moi a décrété qu’il fallait stopper ce massacre. Y mettre un terme. Que ce n’était (pas) plus acceptable.
Suite à ces évènements, j’ai pris une distance. Quelque chose en moi grouillait et prenait une consistance. Je commençais à rassembler mes esprits, me redresser. Mais je ne suis pas partie direct, j’étais encore dans le tunnel, dans les profondeurs. Je commençais à remonter une pente dans le noir..
Enfin, dans la suite sur quelques semaines, un autre enchaînement de circonstances vient finaliser les prises de conscience. Je tombe bien malade, mais prends sur moi pour ne pas affecter l’organisation de la venue de sa famille. Mais lui tombe malade également, et enchaîne sur des angoisses permanentes. Le prétexte pour rester au lit, et prendre des médicaments. Je comprends, je ressens au plus profond de moi que c’est fini, un non-retour est passé. Que ça va ne faire que s’aggraver. Qu’il trouvera toujours un prétexte pour aller mal, et vouloir faire de moi son infirmière, son esclave dédiée à lui. Je comprends enfin que malgré tous mes efforts, toute mon énergie qui peut déplacer des montagnes, et bien je ne peux rien faire. Que malgré toutes les choses positives autour de nous et dans notre vie, malgré ma joie, mon émerveillement, mes bons soins, mes efforts, malgré la beauté de cette région, malgré les rêves et les projets, ça n’ira jamais. On est en train de tous couler, et ça va continuer à être de pire en pire.
Sur le moment, je suis perdue, épuisée, éprouvée, à bout, désespérée et je me sens terriblement seule. Je ressens une profonde, gigantesque, abyssale solitude. Et j’appelle une amie, une de celles qui avaient senti qu’il y avait un problème, à qui je cachais la situation pour le protéger, pour que mes amies l’aiment… Une de celles qui sont cash et protectrices. Je m’écroule au téléphone, loin de la maison. Face à mes mots et cette solitude qui m’engouffre, dans mes souvenirs, elle lance : « Si tu as ces pensées, c’est alerte rouge ». Elle n’y va pas par quatre chemins, avec une forme d’autorité décrétant quelque chose comme « 1/ S’il voulait vraiment aller mieux, il irait mieux. 2/ Tu ne peux pas l’aider à aller mieux s’il n’a pas envie d’aller mieux. 3/ Il va falloir que tu commences à envisager de ne pas finir ta vie avec lui. » J’ai très bien compris le : « Il va falloir penser à le quitter ». Sur le moment je lui dis, encore en proie à la culpabilité : « Mais je ne peux pas l’abandonner, il va mal ». Elle me répond en gros qu’il ira toujours mal, que j’ai déjà fait 100000 fois des efforts et du don de moi, et que maintenant il faut me prioriser… Ses mots et son ton font leur chemin en moi, et en quelques jours je comprends qu’il faut partir. Qu’il faut sortir de ça. Qu’il me faut me sauver, dans tous les sens du terme.
Cette discussion a été une étape forte et marquante dans ce processus. Elle est intervenue au bon moment, où j’étais prête aussi. Je ne sais pas si elle aurait fait mouche quelques semaines plus tôt…

Le processus de libération était lancé, les déclics se concrétisaient en une évasion. Et c’est une autre histoire !
(Pour ceux qui se posent la question, il s’est passé 5 mois entre l’aggravation des violences physiques et les pensées suicidaires puis cet échange téléphonique. Durant cette période, j’ai réussi à contenir les violences physiques en le menaçant par écrit de partir chaque fois que je sentais qu’il allait être violent physiquement. Mais sur les dernières semaines, il recommençait à casser des objets et je craignais la prochaine nuit de violences où il évacuerait plusieurs mois de violences contenues… J’avais vraiment peur de ce pétage de plomb où il devenait incontrôlable physiquement. J’avais peur pour ma vie. Et j’avais peur que ma fille soit témoin encore de ces soirées d’ultra violence. Toute mon énergie passait à contenir la violence pour éviter l’explosion.)