Après mon évasion, j’ai repris contact avec mes ami.es. J’ai eu de longues discussions et explications avec mes proches. J’ai également raconté des pans de mon histoire à de personnes rencontrées à diverses occasions. Parce qu’il y avait des questions, un intérêt, une envie de comprendre… mais aussi en retour j’ai reçu des témoignages, et des inquiétudes pour des amies, une sœur, un frère… Des amies se sont également interrogées, est-ce qu’elles auraient dû intervenir ? Qu’auraient-elles pu faire ?
Que peut-on faire pour un proche emprisonné dans une relation d’emprise, de manipulation, de violences ?
(Je ne fais toujours que partager mes réflexions et celles partagées avec des proches).
Déjà, à mon sens, il y a une phase d’observation, pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, et évidemment agir avec quelques éléments.
Mais il me semble important de toujours garder le contact avec la personne présumée victime. Pour savoir où elle en est, même si elle cache la réalité et protège l’agresseur, ce qui est classique. Mais écouter sa voix, avoir de ses nouvelles, savoir si elle travaille, si elle sort, ce qu’elle fait encore, ce qu’elle a changé, arrêté de faire, ses envies, ses projets…
Poser des questions, en douceur pour éviter de la braquer. Si elle se braque, elle risque de couper le contact ou de se replier. Ce qui peut braquer ? Si vous attaquez frontalement son agresseur. Si vous la jugez. Si vous lui mettez la pression. Si elle est déjà mal, et que vous lui en rajoutez, elle va préférer couper pour ne pas en avoir encore plus sur le dos.
Ce qui peut alerter ?
Un changement brutal de comportements et d’habitudes : ne plus sortir, ne plus vous voir, ne plus vous accueillir, arrêter certaines activités, renoncer à des projets, s’isoler, être plus repliée, moins sociale, plus distante, fuyante.. puis perte d’estime. Culpabilisation. Être responsable de toutes les difficultés. Se présenter comme une personne qui crée des problèmes. (La personne peut se confier sur ce genre de regards négatifs sur elle-même. Personnellement j’ai fait cela)
Attention : la personne piégée va clairement ni assumer ni dévoiler la situation d’emprise et de mal être. Elle se le cache à elle-même. Elle pourra à la fois protéger son agresseur, trouver des excuses pour ces changements, répéter à quel point c’est le grand bonheur avec les sourires qui vont avec. Ne pas se fier à ces apparences, ce sont d’autres critères très factuels, ainsi que votre intuition !, qui doivent parler pour rassurer !
Les signes sont au rouge… Que faire ?
Il parait qu’on ne peut rien faire. Seulement gérer son impuissance (oh combien ce doit être difficile…), et garder le contact.
Je n’ai personnellement pas expérimenté de solutions efficaces. Ce ne seront que des pistes.
Déjà garder un maillage autour de la personne, qu’elle ne se sente pas seule. Qu’elle sache qu’elle peut se tourner vers différentes personnes. Une personne qui se sent seule va avoir tendance à se replier et peut sombrer encore plus vite.
Se renseigner : Contacter des associations présentes dans les départements type CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles), Planning Familial, associations spécialisées sur les violences conjugales/familiales pour leur parler et avoir des informations juridiques, des adresses, des démarches types… bref à la fois s’informer, se former, et avoir des messages, des infos à glisser dans des conversations. Des balises que la personne entendra, réceptionnera, et pourra peut-être activer un jour.
Lui préparer une porte de sortie, pour le jour où elle sera mûre pour partir : faire le lien avec sa famille, des proches, des amies, des personnes qui pourront l’héberger. L’aider à stocker des affaires. Que logistiquement et en termes de sécurité matériel (avoir un toit en sécurité… tellement important), la personne puisse être tranquillisée. Ça peut faciliter les déclics.
Si la personne confie des difficultés, se plaint, ne pas jouer son jeu non plus. Certaines personnes cherchent des oreilles pour se plaindre, mais ne vont pas pour autant décider d’en sortir. Les plaindre, c’est nourrir ce fonctionnement (à mon sens). Mieux faut s’inscrire en faux, et leur donner envie de mieux. Comme un phare, quelque chose d’inspirant. Sur les projets de vie, les rêves, les vies heureuses. De l’espoir du bonheur !
Ce que j’aurai aimé qu’on me dise de façon cash (mais je ne sais pas comment j’aurai réagi. Et je suis peut-être trop naïve d’imaginer que ça puisse fonctionner) :
« Est-ce que tu es profondément heureuse ? tous les jours ? tout le temps ?
Est-ce qu’il te critique ?
Est-ce que ça te va vraiment tout ça ?
Est-ce que tu ne voudrais pas que ça se passe autrement ?
Est-ce que c’est vraiment toi qui décides de tout ça ?
Est-ce qu’il te parle mal ?
Est-ce qu’il t’empêche de faire des choses ?
Est-ce que tu peux faire tout ce que tu veux ?
Est-ce que tu as peur de lui ?
Est-ce que tu t’empêches de faire des choses à cause de lui ?»
En me regardant dans les yeux. Fermement. Sans ciller. Évidemment j’aurai caché la réalité. Mais en moi, j’aurais coché des cases. Et je crois qu’intérieurement des interrogations dans mon déni royal auraient germé. Je me serais peut-être reposée des questions. J’aurais peut-être réinterrogé ma réalité ?
ÉVIDEMMENT JE N’EN SAIS RIEN. Maigre contribution à la science populaire !
Et puis une autre étape. Qui peut mettre du temps à porter ses fruits. Car je crois qu’il faut être patient, et que la sortie du déni ainsi que la maturation prennent du temps…
Mais à un moment donné, mettre des mots. Clairs. Fermes. Sans appel :
« Écoutes, de ce que je vois cet homme a l’air d’aller mal. Il ne te fait pas du bien. Il n’a pas à mal te parler, t’empêcher de faire des choses, ni te rendre responsable de tout ». « C’est de la manipulation ». « C’est de la maltraitance ». PS : une psychologue m’a dit ces mots suite à plusieurs descriptions de certaines choses se passant. Je n’étais pas prête à accepter le diagnostic de mon conjoint. Il n’empêche que pendant les mois suivants, ces mots ont raisonné souvent. Ils m’ont aidée à retrouver mon estime de moi, ma confiance en moi. Pour arriver à me dire que je n’étais pas responsable de toute cette violence. Que c’était sa volonté et son obsession à lui. Il n’y a pas eu d’effet miraculeux, rapide, immédiat, mais clairement cela a contribué à ma prise de conscience et sortie du déni ! Ce n’est pas vain de se positionner et dire les choses clairement !
Donc, poser des mots et montrer qu’on n’est pas dupe :
« Ca ne s’arrangera jamais » . « Il faut te prioriser toi ». « Il n’y a rien à faire ». « Juste fuir ». « Là tu es dans un piège. Ok il doit y avoir des moments super, de plaisir entre vous. Ok il doit y avoir des rêves, des espoirs. Ok il doit te dire des jolis mots parfois, des belles promesses. Ok tu ressens un lien de fou avec lui, une obligation de loyauté, de fidélité, de prendre soin de lui. Mais tu vas clairement de plus en plus mal, ça se voit. La réalité est différente de tes espoirs et de ce que tu aimerais. Tu es la seule à vouloir que cela se passe bien. Tu ne peux pas lutter seule contre sa volonté destructrice… tu vas y rester. Des personnes meurent tous les 3 jours dans ces histoires. Ça coûte bien trop cher de continuer sans regarder la réalité en face ». « Souviens-toi de qui tu es. Tu es libre, forte, indépendante. Tu as des rêves. Des projets, des amitiés fortes. Rien ne vaut le sacrifice de qui tu es et tout ce que tu as. » « Protèges ta fille, éloignes d’elle une personne qui va mal et fait du mal, surtout à sa mère ».
Rassurer, sécuriser : à défaut de montrer la lumière au bout du tunnel, au moins en parler. Rappeler les ressources de la personne, ses capacités (tellement elle est détruite, ayant perdu confiance en elle, se sentant ultra dépendante de l’agresseur, il est bon de l’aider à reprendre conscience de ses forces pour s’appuyer sur elle-même et se dire qu’elle mérite de bonheur), et lui assurer qu’elle va y arriver. Franchement j’essayerais de dire tout cela, même si mon amie me dit que je me plante. Ce ne sera jamais perdu…
Et puis lâcher :
« Fais toi aider. Ok ne me parles pas à moi si tu ne veux pas. Mais racontes la vérité de ton quotidien à un professionnel, psy ou juriste, ou associations CIDFF etc.. Tiens les numéros par message et effaces le après (au cas où le compagnon manipulateur-violent tombe dessus). Tu n’es pas seule, tu peux être aidée et protégée. Tu vas pouvoir t’en sortir, trouver des solutions, un nouveau logement, être protégée, te réorganiser. IL Y A UNE VIE EN DEHORS DE CETTE RELATION. Vraiment. Et elle peut être super ! Tu vas pouvoir revivre, respirer. Réapprendre à compter sur toi, et tes proches. Te réorganiser dans ton quotidien. Tu vas y arriver, on est là. Et nous on te veut du bien. Tu es capable. Tu l’as été. Souviens de tout ce que tu as déjà réussi à faire. Tout ce que tu gérais très bien. »
Offrir des portes de sortie : si tu veux venir prendre l’air à la maison quelques jours, viens (si c’est possible). On n’en parlera pas forcément, mais tu pourras passer un moment tranquille, ressourçant… Essayer de la faire sortir de ça, sans qu’elle se mette en danger. Essayer de la voir le midi pendant son travail… A un moment où elle n’aura pas à en parler, à se justifier, à éveiller la suspicion. Évidemment faire attention aux messages et mails envoyés, qui peuvent être lus et contrôlés…
Tout ceci n’est que des pistes, des tentatives… Aucune certitude, aucune réussite assurée. Mais imaginer, réfléchir, projeter, me semble permettre de mieux nous sensibiliser, nous faire grandir pour être moins prédatables, réduire les brèches, et s’équiper pour mieux se protéger les uns les autres. J’ai envie de croire que c’est possible !…