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Et nous, en tant que proche que pouvons-nous faire ?
Après mon évasion, j’ai repris contact avec mes ami.es. J’ai eu de longues discussions et explications avec mes proches. J’ai également raconté des pans de mon histoire à de personnes rencontrées à diverses occasions. Parce qu’il y avait des questions, un intérêt, une envie de comprendre… mais aussi en retour j’ai reçu des témoignages, et des inquiétudes pour des amies, une sœur, un frère… Des amies se sont également interrogées, est-ce qu’elles auraient dû intervenir ? Qu’auraient-elles pu faire ?
Que peut-on faire pour un proche emprisonné dans une relation d’emprise, de manipulation, de violences ?
(Je ne fais toujours que partager mes réflexions et celles partagées avec des proches).
Déjà, à mon sens, il y a une phase d’observation, pour essayer de comprendre ce qu’il se passe, et évidemment agir avec quelques éléments.
Mais il me semble important de toujours garder le contact avec la personne présumée victime. Pour savoir où elle en est, même si elle cache la réalité et protège l’agresseur, ce qui est classique. Mais écouter sa voix, avoir de ses nouvelles, savoir si elle travaille, si elle sort, ce qu’elle fait encore, ce qu’elle a changé, arrêté de faire, ses envies, ses projets…Poser des questions, en douceur pour éviter de la braquer. Si elle se braque, elle risque de couper le contact ou de se replier. Ce qui peut braquer ? Si vous attaquez frontalement son agresseur. Si vous la jugez. Si vous lui mettez la pression. Si elle est déjà mal, et que vous lui en rajoutez, elle va préférer couper pour ne pas en avoir encore plus sur le dos.
Ce qui peut alerter ?
Un changement brutal de comportements et d’habitudes : ne plus sortir, ne plus vous voir, ne plus vous accueillir, arrêter certaines activités, renoncer à des projets, s’isoler, être plus repliée, moins sociale, plus distante, fuyante.. puis perte d’estime. Culpabilisation. Être responsable de toutes les difficultés. Se présenter comme une personne qui crée des problèmes. (La personne peut se confier sur ce genre de regards négatifs sur elle-même. Personnellement j’ai fait cela)
Attention : la personne piégée va clairement ni assumer ni dévoiler la situation d’emprise et de mal être. Elle se le cache à elle-même. Elle pourra à la fois protéger son agresseur, trouver des excuses pour ces changements, répéter à quel point c’est le grand bonheur avec les sourires qui vont avec. Ne pas se fier à ces apparences, ce sont d’autres critères très factuels, ainsi que votre intuition !, qui doivent parler pour rassurer !Les signes sont au rouge… Que faire ?
Il parait qu’on ne peut rien faire. Seulement gérer son impuissance (oh combien ce doit être difficile…), et garder le contact.
Je n’ai personnellement pas expérimenté de solutions efficaces. Ce ne seront que des pistes.
Déjà garder un maillage autour de la personne, qu’elle ne se sente pas seule. Qu’elle sache qu’elle peut se tourner vers différentes personnes. Une personne qui se sent seule va avoir tendance à se replier et peut sombrer encore plus vite.
Se renseigner : Contacter des associations présentes dans les départements type CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles), Planning Familial, associations spécialisées sur les violences conjugales/familiales pour leur parler et avoir des informations juridiques, des adresses, des démarches types… bref à la fois s’informer, se former, et avoir des messages, des infos à glisser dans des conversations. Des balises que la personne entendra, réceptionnera, et pourra peut-être activer un jour.
Lui préparer une porte de sortie, pour le jour où elle sera mûre pour partir : faire le lien avec sa famille, des proches, des amies, des personnes qui pourront l’héberger. L’aider à stocker des affaires. Que logistiquement et en termes de sécurité matériel (avoir un toit en sécurité… tellement important), la personne puisse être tranquillisée. Ça peut faciliter les déclics.
Si la personne confie des difficultés, se plaint, ne pas jouer son jeu non plus. Certaines personnes cherchent des oreilles pour se plaindre, mais ne vont pas pour autant décider d’en sortir. Les plaindre, c’est nourrir ce fonctionnement (à mon sens). Mieux faut s’inscrire en faux, et leur donner envie de mieux. Comme un phare, quelque chose d’inspirant. Sur les projets de vie, les rêves, les vies heureuses. De l’espoir du bonheur !
Ce que j’aurai aimé qu’on me dise de façon cash (mais je ne sais pas comment j’aurai réagi. Et je suis peut-être trop naïve d’imaginer que ça puisse fonctionner) :
« Est-ce que tu es profondément heureuse ? tous les jours ? tout le temps ?
Est-ce qu’il te critique ?
Est-ce que ça te va vraiment tout ça ?
Est-ce que tu ne voudrais pas que ça se passe autrement ?
Est-ce que c’est vraiment toi qui décides de tout ça ?
Est-ce qu’il te parle mal ?
Est-ce qu’il t’empêche de faire des choses ?
Est-ce que tu peux faire tout ce que tu veux ?
Est-ce que tu as peur de lui ?
Est-ce que tu t’empêches de faire des choses à cause de lui ?»
En me regardant dans les yeux. Fermement. Sans ciller. Évidemment j’aurai caché la réalité. Mais en moi, j’aurais coché des cases. Et je crois qu’intérieurement des interrogations dans mon déni royal auraient germé. Je me serais peut-être reposée des questions. J’aurais peut-être réinterrogé ma réalité ?
ÉVIDEMMENT JE N’EN SAIS RIEN. Maigre contribution à la science populaire !
Et puis une autre étape. Qui peut mettre du temps à porter ses fruits. Car je crois qu’il faut être patient, et que la sortie du déni ainsi que la maturation prennent du temps…
Mais à un moment donné, mettre des mots. Clairs. Fermes. Sans appel :
« Écoutes, de ce que je vois cet homme a l’air d’aller mal. Il ne te fait pas du bien. Il n’a pas à mal te parler, t’empêcher de faire des choses, ni te rendre responsable de tout ». « C’est de la manipulation ». « C’est de la maltraitance ». PS : une psychologue m’a dit ces mots suite à plusieurs descriptions de certaines choses se passant. Je n’étais pas prête à accepter le diagnostic de mon conjoint. Il n’empêche que pendant les mois suivants, ces mots ont raisonné souvent. Ils m’ont aidée à retrouver mon estime de moi, ma confiance en moi. Pour arriver à me dire que je n’étais pas responsable de toute cette violence. Que c’était sa volonté et son obsession à lui. Il n’y a pas eu d’effet miraculeux, rapide, immédiat, mais clairement cela a contribué à ma prise de conscience et sortie du déni ! Ce n’est pas vain de se positionner et dire les choses clairement !
Donc, poser des mots et montrer qu’on n’est pas dupe :
« Ca ne s’arrangera jamais » . « Il faut te prioriser toi ». « Il n’y a rien à faire ». « Juste fuir ». « Là tu es dans un piège. Ok il doit y avoir des moments super, de plaisir entre vous. Ok il doit y avoir des rêves, des espoirs. Ok il doit te dire des jolis mots parfois, des belles promesses. Ok tu ressens un lien de fou avec lui, une obligation de loyauté, de fidélité, de prendre soin de lui. Mais tu vas clairement de plus en plus mal, ça se voit. La réalité est différente de tes espoirs et de ce que tu aimerais. Tu es la seule à vouloir que cela se passe bien. Tu ne peux pas lutter seule contre sa volonté destructrice… tu vas y rester. Des personnes meurent tous les 3 jours dans ces histoires. Ça coûte bien trop cher de continuer sans regarder la réalité en face ». « Souviens-toi de qui tu es. Tu es libre, forte, indépendante. Tu as des rêves. Des projets, des amitiés fortes. Rien ne vaut le sacrifice de qui tu es et tout ce que tu as. » « Protèges ta fille, éloignes d’elle une personne qui va mal et fait du mal, surtout à sa mère ».
Rassurer, sécuriser : à défaut de montrer la lumière au bout du tunnel, au moins en parler. Rappeler les ressources de la personne, ses capacités (tellement elle est détruite, ayant perdu confiance en elle, se sentant ultra dépendante de l’agresseur, il est bon de l’aider à reprendre conscience de ses forces pour s’appuyer sur elle-même et se dire qu’elle mérite de bonheur), et lui assurer qu’elle va y arriver. Franchement j’essayerais de dire tout cela, même si mon amie me dit que je me plante. Ce ne sera jamais perdu…
Et puis lâcher :
« Fais toi aider. Ok ne me parles pas à moi si tu ne veux pas. Mais racontes la vérité de ton quotidien à un professionnel, psy ou juriste, ou associations CIDFF etc.. Tiens les numéros par message et effaces le après (au cas où le compagnon manipulateur-violent tombe dessus). Tu n’es pas seule, tu peux être aidée et protégée. Tu vas pouvoir t’en sortir, trouver des solutions, un nouveau logement, être protégée, te réorganiser. IL Y A UNE VIE EN DEHORS DE CETTE RELATION. Vraiment. Et elle peut être super ! Tu vas pouvoir revivre, respirer. Réapprendre à compter sur toi, et tes proches. Te réorganiser dans ton quotidien. Tu vas y arriver, on est là. Et nous on te veut du bien. Tu es capable. Tu l’as été. Souviens de tout ce que tu as déjà réussi à faire. Tout ce que tu gérais très bien. »
Offrir des portes de sortie : si tu veux venir prendre l’air à la maison quelques jours, viens (si c’est possible). On n’en parlera pas forcément, mais tu pourras passer un moment tranquille, ressourçant… Essayer de la faire sortir de ça, sans qu’elle se mette en danger. Essayer de la voir le midi pendant son travail… A un moment où elle n’aura pas à en parler, à se justifier, à éveiller la suspicion. Évidemment faire attention aux messages et mails envoyés, qui peuvent être lus et contrôlés…
Tout ceci n’est que des pistes, des tentatives… Aucune certitude, aucune réussite assurée. Mais imaginer, réfléchir, projeter, me semble permettre de mieux nous sensibiliser, nous faire grandir pour être moins prédatables, réduire les brèches, et s’équiper pour mieux se protéger les uns les autres. J’ai envie de croire que c’est possible !…
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Les alertes rouges
Suite à cette rencontre avec cet homme, je n’ai pas perdu mon élan tenace de vie, même si je passe par une phase conséquente de reconstruction. Je réenvisage également une relation de couple, mais au-delà des séquelles sur lesquelles je travaille pour ne pas impacter l’autre ni mon présent, je me suis inquiétée de retomber sur un prédateur. En revisitant mon passé, et à travers de nombreuses discussions avec d’autres femmes victimes d’emprise et de violences (je dis des femmes car j’ai essentiellement rencontré des femmes victimes, pour un seul homme victime), j’ai essayé de croiser des traits communs pour « dépister » au plus vite un « prédateur ». Mais c’est délicat et compliqué de faire cet essai. Évidemment oui je ne suis ni psy, ni experte, seulement je veux mettre toutes les réflexions sur la table si jamais cela peut être utile pour faire avancer les compréhensions. De la science citoyenne, populaire en quelque sorte.
De toutes ces histoires, et aussi quelques lectures, il y a quelques points communs qui peuvent questionner, alerter lors d’une rencontre, du démarrage d’une histoire. S’alerter pour soi, ou pour un proche…
Vigilance déjà de loin pour moi personnellement si (mais cela ne « marche » pas à tous les coups…) :
- dénigre toutes ses ex (voire « elles sont toutes des perverses »), ou ne veut pas en parler
Signaux visibles «de près » => alerte, observation, recul ET fuite si la personne :
- me dénigre : se moque, me rabaisse, critique
- dénigre des choses importantes de ma vie
- juge mes faits et actes
- dénigre tous les autres autour de moi
- contrôle mes faits et gestes, paroles, écrits, horaires, activités, compagnies…
- impose ses choix, ses organisations, ses besoins, son rythme, ses goûts
- est très incohérente entre ses propos et ses actions (ex : promeut le dialogue mais m’empêche de m’exprimer et doit toujours avoir raison avec de longue monologue)
- ne se remet jamais en question
- fuit ses responsabilités
- retourne la situation contre moi (ex : si j’expose un problème, il va retourner le truc pour me rendre responsable à sa place)
- déforme la réalité, les propos
- ne supporte pas les reproches ou d’être contredite, prise à défaut : me traite de folle, menteuse, ou s’emporte violemment, devient incontrôlable
- a un masque, 2 visages (ex : social/charmeuse en public et autoritaire/dure en privé)
- me dépersonnalise en me demandant continuellement de changer des choses de moi, de mon apparence (les habits sont très fréquemment pris pour cible !), de mes activités, de mes goûts, de mes relations amicales, familiales…
- m’attaque sur ma santé mentale, psychique, me fait douter de moi et de mes souvenirs
- est complètement indifférente, froide à ma souffrance et mon mal être
- a recours au silence long, glacial lors de désaccords ou de discussions n’étant pas à son avantage
- fait du chantage
- me menace (y compris de se suicider)
- m’insulte
- me pousse, me tape, me jette des objets, me craque dessus, me gifle, me cogne
Et si moi de mon côté :
- je me sens emprisonnée, pas libre de mes mouvements, voire de mes pensées
- je ne sens pas moi-même en la compagnie de cette personne
- si la présence de cette personne avec mes proches change mon comportement, si je n’ose pas être spontanée
- je vois moins, de moins en moins, mes amies et amis
- je ne peux plus prendre le temps de parler aux gens, inviter des amis, aller seule chez des amis
- je dois me justifier de ce que je fais, où je vais, quand je rentre, à qui je parle…
- j’ai peur de son jugement
- j’ai peur de ses attitudes
- je cache des choses à mes proches sur cette relation… (ex : pour le protéger, de peur qu’ils ne l’aiment pas)
- je me sens de plus en plus mal, de moins en moins heureuse, joyeuse
- je culpabilise beaucoup et souvent
- mon regard sur moi change, s’assombrit, se durcit. Je ne me trouve pas quelqu’un de bien.
- je me renie
Et quant à la relation, si elle :
- est compliquée, avec beaucoup de conflits, de disputes, de problèmes, d’altercations…
- va de plus en plus mal
- vous isole des autres
- Un truc qui m’alerte direct : si la personne alterne des douceurs/déclarations passionnées et des pics/mépris glacial. En cas de CHAUD-FROID => ALERTE => FUITE
Grosse grosse prise de conscience aussi :
- S’il vous dénigre beaucoup. S’il vous méprise, contrôle. S’il vous insulte. S’il crie. S’il tape. Ce ne sera pas UNE FOIS. Cela ne sera pas « juste » un dérapage. Cela ne sera qu’un début. Ça ne fera que de s’aggraver et s’installer.
Je suis désolée, je vais être cash (et en même temps je ne suis personne hein !), mais il n’y a pas d’espoir. C’est sans appel. On parle de sécurité et survie psychique voire physique ! de vous-même voire d’enfants… Et s’il n’y a pas de remise en question de cette personne. S’il y a déni de ses actes. S’ils se sont répétés. C’est mort ! Cette personne ne changera jamais ! Attendre, espérer, essayer est VAIN. Il faut prendre un IMMENSE courage, se prioriser, et sauver sa peau ! Et couper tous les liens et les échanges. Ne laisser aucune prise. S’entourer et demander de l’aide. Le pseudo amour, le pseudo lien affectif, ne vaut pas tous ces dégâts (surtout que certains sont irréversibles…). Rien ne justifie de se faire couler par une personne nocive, toxique, manipulatrice, perverse, violente… il faut se faire violence mais à soi-même pour ouvrir ses deux yeux, voir la réalité 3 secondes, activer la lucidité, et oui partir le plus tôt possible (oui je sais, dit la nana qui n’a pas fait cela ! … J’essaie juste de donner le « conseil » que j’aurais aimé appliquer… Et je ne minimise pas l’énergie qu’il faut pour sortir de ça, même aux débuts, quand les signes sont encore petits, quand il y a encore des bons moments, et des espoirs.) Partir tôt avant que les griffes et les barreaux ne se soient trop refermés. Ne pas donner plusieurs chances. Non, plus on attend et plus ce sera difficile de partir. Donc aux premiers signes, se rappeler que notre vie, notre liberté, notre intégrité sont LES PLUS IMPORTANTS. Ever… Rien ne mérite qu’on se bafoue, qu’on souffre. Rien ! (La vie est déjà bien assez remuante…)
Autre prise de conscience cruciale :
Si des cases au-dessus sont cochées. Si vous vous sentez de plus en plus mal. Si la relation ne va pas en s’arrangeant. Si vous constatez que lui aussi va mal (je sais pas vous, mais moi personnellement j’ai remarqué que ces êtres manipulateurs-violents ne sont pas des personnes heureuses et épanouies…), arrêtez de penser le sauver ! Il n’a pas envie d’aller bien. Stop également à la culpabilité de l’abandonner, il était déjà mal avant vous, et vous ne pouvez rien faire ! Même en étant la plus douce des personnes, la plus dévouée des infirmières, jamais jamais vous ne pourrez guérir ni apaiser le mal-être en eux. Jamais vous ne pourrez rallumer leur humanité, ni leur empathie. Jamais vous ne pourrez réveiller en eux une envie de rendre heureux et de faire du bien aux autres. Vous, ni personne d’autre, n’avez ce pouvoir de les sauver de leur propre enfer intérieur. Vous n’êtes qu’un buffet dans lequel se servir, une canne sur laquelle s’appuyer. Un service et une nourriture pour assouvir des besoins que vous ne pouvez comprendre. Rester avec cet espoir de le sauver est vain. Il ne fera que vous perdre. Il n’y a que vous à sauver dans l’histoire, et à chérir. Aucun amour au monde ne vaut cette souffrance et cet emprisonnement. Cette aliénation. On a beau trouver cela si merveilleux, en faire un objectif de toute une vie. L’amour d’un compagnon ou compagnon ce n’est pas de l’oxygène. On peut vivre sans. Techniquement c’est possible. Aucune chose non vitale et destructrice ne doit passer devant notre vie. Notre intégrité. Notre joie. Notre bonheur. Ça se sont des piliers fondamentaux de la vie.
Quelle vie construire, comment viser la joie, l’épanouissement, avec un boulet au pied nous empêchant d’être soi, de se réaliser, d’éclore ? Quelle vie heureuse espérer en se laissant piéger et emprisonnée ? comment imaginer qu’une fin heureuse soit possible ? Il n’y aura pas de miracle, la personne ne changera pas subitement. Ni n’aura pas de prise de conscience soudaine.
Je suis catégorique et sans nuances, mais à un moment donné, j’aimerais croire qu’être ferme et direct peut peut-être sauver des vies de carnage…
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Et la sexualité, on en parle ?
LA question taboue. Qu’on ne me pose jamais !!
Pourtant comment imaginer que cela se passe bien ? Qu’il y ait ici un espace de paix ? Abrité du reste des violences ?
Si, cette question m’a été posée une fois. Par le policier lorsque j’ai porté plainte. Il m’a demandé si j’avais dit « Non », pour ajouter ou non le viol aux violences. J’ai regardé la bénévole de l’association qui m’accompagnait, je n’étais pas préparée à la question, à ce sujet hyper sensible et douloureux. Et puis, honnêtement, j’ai répondu que « non, je n’ai pas dit non avec des mots ». « Par contre je n’étais pas consentante, je ne voulais pas ». Je distançais autant que possible ces moments. Évidemment que cela s’est empiré sur les derniers mois. Évidemment qu’au début, il n’y avait pas de problème à ce niveau-là. Mais à partir du moment où il y a eu les violences verbales, puis physiques, quelque chose se cassait en moi. Il n’y avait plus cette capacité à s’abandonner. Et chercher un plaisir alors que ça se fend à l’intérieur. Et à partir du moment où il m’a tabassée, mon corps ne voulait plus être touché. J’ai prétexté des excuses pour essayer d’espacer. Mais j’ai clairement sacrifié mon corps pour la paix du foyer. J’ai acheté un peu de répit avec mon corps et mon intimité.
Alors j’ai fait de belles étoiles de mer. Le corps tendu. Exprimant de tout son état son non-désir. Espérant que le message serait reçu, que son désir s’éteindrait. Que néni, celui qui ne veut pas voir, ne voit pas. Pire, je lui soupçonne le plaisir sadique de posséder ainsi une personne. Déchirée par cet aveuglement et le non-respect de mon être, les larmes me sont coulées plusieurs fois pendant l’acte. En plein jour, pleine lumière. Impunité totale.
Alors non je n’ai pas dit clairement « Non ». Mais mon corps a souffert, il avait mal en son intérieur, m’inquiétant sur l’état de mon intimité. Et moi j’ai eu mal dans mon cœur, dans mon estime de moi. Me rappelant d’autres dominations de ce type.
Quel soulagement une fois sortie de cette relation de retrouver la totale maîtrise de mon corps. De lui offrir la paix et la reconstruction.

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Récit d’une évasion
…Le départ. La fuite…
Suite aux déclics (voir article dédié), et à partir de LA conversation avec mon amie en mode « Alerte rouge », en quelques jours j’ai intégré le fait qu’il fallait mettre fin à cette situation. Et donc la relation. Partir. J’ai d’abord pensé quand même qu’on pourrait avoir une discussion finale, se dire les choses. Profiter du départ de ma fille pour plusieurs semaines de vacances chez son père et entamer directement le tête-à-tête décisif. Je me suis dit d’abord que je lui laisserais une chance de se remettre en question. (Oui je suis encore passée par cette étape… !).
Et en même temps s’entremêlent des milliers de questions. Et de peurs afférentes !!
Mais partir et aller où ? J’étais à des centaines de kilomètres de ma région d’origine, de mes amies, sans parents, et si des voisins ou collègues pouvaient bien me dépanner quelques nuits, je restais trop proche de lui et il pouvait me retrouver. Et j’avais peur de sa réaction. Et puis, que faire une fois chez eux, en décalage total avec leur rythme de vie, leurs préoccupations, leurs rires ? Moi et mon état d’épuisement et de choc ? Mon inconnu total et angoissant quant à la suite, les démarches à faire, …
Mais surtout, surtout, d’abord, comment partir ? Comment sortir de ce piège, cette prison également physique ?Les étapes et le timing sont un peu confus. J’essaie de retranscrire au mieux les mots, la chronologie, mais il y aura sans doute des inexactitudes involontaires. L’état de stress et de choc floute les souvenirs… J’ai contacté une association d’aide locale pour parler. Avoir du conseil. La personne au bout du fil a été très compréhensive. En plus, c’était un homme. Et entendre ces mots de la bouche d’un homme m’a fait du bien. Cela m’a rappelé qu’il y a des hommes de confiance, protecteurs et bienveillants. Il a également posé les mots « manipulation », « violence »,« nécessité de partir ». Immense soulagement intérieur d’être confirmée, validée ! Commencer à me sentir légitime… pas folle. Je n’exagère pas ! J’ai le droit d’estimer que tout cela est trop, inacceptable même ! J’ai même raison de considérer que c’est de la maltraitance. Je ne suis pas seule à le penser, à le dire. J’ai également parlé, en deux fois, à ma collègue. Dire les choses à l’extérieur de moi, à quelqu’un de mon quotidien. C’était une étape importante, qui rendait réelles les choses en leur donnant un corps, mais avait aussi valeur de « non-retour ». Une fois dites, mises en lumière, il y aurait des conséquences, je ne pourrais plus revenir en arrière, dans l’oubli, dans le noir, et « annuler les mots (et donc la réalité) ». J’ai eu peur, le trac, mais je savais qu’il fallait le faire. En deux fois je lui ai dit en douceur, pesant les mots, avançant à petits pas, guettant ses réactions, ce qu’elle pouvait accepter d’entendre, de croire, d’encaisser… Sans me mettre trop en danger, sans risquer une réaction brusque de retrait ou de négation de ma situation. Quoi de pire à ce moment que d’entendre : « Tu crois pas que tu en fais trop, empires le truc ? T’exagères un peu, c’est pas si grave ». Son soutien et sa compréhension m’ont apporté une grande aide intérieure, une sécurité. Travaillant avec elle à l’extérieur, j’en profitais pour passer des appels importants à des associations en même temps et réfléchir à où partir.
J’ai ainsi contacté d’autres structures comme le CIDFF et le Planning Familial, pour savoir comment faire, comment me protéger, comment, étant mariée, éviter notamment la faute pour abandon de domicile. Ou comme m’alertait mon amie, penser à éviter d’aller chez un homme seul, pour ne pas se faire accusée d’adultère. Je m’attendais à ce que mon mari soit très procédurier et me fasse payer mon départ.
J’ai enchainé en quelques jours les appels, organisant deux journées de réunion à l’extérieur pour pouvoir passer ces coups de fils. La maison était petite, il pouvait m’entendre, et il fallait justifier si je m’éloignais pour téléphoner. Je ne savais pas comment justifier sans suspicion autant d’appels longs. Le CIDFF m’a renvoyée vers une autre association locale d’aide aux victimes de violences intrafamiliales proposant un hébergement d’urgence (je citerai les structures précisément quand j’aurai passé certaines étapes administratives, devant d’abord me protéger). La bénévole, fondatrice de cette association, m’a accueillie en me croyant et me disant qu’une place étant disponible pour moi. Dès aujourd’hui. Que s’il y avait un problème, ils pouvaient venir me chercher. J’en ai pleuré, d’avoir cette chance immense de bénéficier de leur aide. Quoi? Ici sur terre il y a des gens comme ça, qui peuvent venir vous chercher et vous extirper d’un marécage ? Ma fille partait chez son père dans quelques jours, je voulais attendre ce moment, pour qu’elle soit épargnée de la violence de cette fuite. Qu’elle parte profiter de ses vacances, pendant que je mettrais tout en branle. Pour la préserver de ces chambardements.
Ces derniers jours ont été d’une tension et d’un stress immenses. Je préparais un départ en secret, tout en accompagnant la fin d’année de ma fille et sa joie des vacances, et en veillant à contenir la violence grandissant en mon mari, voyant la cocotte-minute en lui s’impatienter. Je craignais une énième nuit de folie avant le départ de ma fille. Je craignais qu’il découvre mon intention de partir et qu’il me défonce, et même me tue. J’en avais réellement peur. Je me disais encore que je partirais le lendemain du départ de ma fille, pour lui laisser une dernière chance que ça se passe bien le soir-même, en se retrouvant seuls tous les deux. Mais les associations m’ont alertée sur les risques pendant cette soirée. Je culpabilisais encore malgré tout. Mais je me suis rappelée qu’il a eu des milliers de chances. Et que là, il y avait urgence à sauver ma peau. Notre peau à ma fille et moi. Alors en 3 jours j’ai mis quelques vêtements, quelques doudous de ma fille, mes papiers, mon sac de travail dans ma voiture. Me préparant à m’évader, en même temps que je déposerai ma fille à la gare.
Je dois dire au passage que pendant toutes ces étapes, j’ai été mue, guidée, portée sur une vague par une force, un instinct intérieur puissant pour faire les choses. Pour m’organiser, regrouper certains objets, et anticiper, réfléchir. Du jour au lendemain, je me suis trouvée « guindée » par un mental et calme intérieur permettant d’effectuer avec sang-froid les choses, sans me faire submerger par le stress et les peurs. Une force m’a emplie, l’adrénaline ?, pour avoir l’énergie de démultiplier en peu de temps les appels, les préparatifs, tout en gérant le quotidien et canalisant sa violence. J’ai retrouvé le mental et la concentration des compétitions sportives de ma jeunesse. Juste concentrée sur l’objectif, sans me faire détourner ni faillir par la fatigue, les questions, le stress, les agitations et intimidations extérieures, les doutes, la peur de l’échec. Il fallait tenir. Quoi qu’il arrive. Question de survie. Et dans cette énergie, je restais focalisée dans l’instant présent, alerte et vigilante comme un animal sauvage en zone hostile.
Mais quel stress immense, indescriptible et inimaginable de préparer en douce ces quelques affaires. (Et je sais que j’ai de la chance d’avoir pu faire cela ! Là où d’autres victimes ont tout perdu, ont été mises dehors, se sont enfuies sans rien…). M’organiser sans qu’il ne me voie, alors qu’il était tout le temps sur mon dos. Que la maison est toute petite, qu’il regarde partout, que je n’avais aucune zone personnelle. Par exemple, si j’enlevais certains vêtements du placard commun, il le verrait. Tension digne d’un agent secret, craignant pour ma vie. Puis charger en discrétion ma voiture. Sans qu’il n’aperçoive les affaires dans le coffre. Je les ai planquées dans des cartons d’archives de mon travail, me disant qu’il ne les fouillerait pas. Car il pouvait vouloir emprunter ma voiture ou aller y chercher un truc, et ainsi tout voir… Je serais prise sur le fait et je ne donnais pas cher de ma peau.
Et en même temps, malgré tout ce qui m’agitait intérieurement, faire illusion auprès de lui et de ma fille, afin qu’elle ne se rende compte de rien. Néanmoins, je préparais le terrain pour « après », semant quelques graines, en lui disant qu’on irait voir mon frère toutes les deux à son retour. Oui, que toutes les deux. Sans autre explication, « juste parce que ça me fait plaisir comme ça. Non, il ne sera pas d’accord, mais on verra ». Qu’on irait faire ci et ça, ensemble. Qu’on ferait des gâteaux toutes les deux (activité interdite) … Histoire qu’elle amorce des images dans sa tête, avec juste elle et moi, et avec des nouveautés, des bouffées d’air. Histoire de rendre son retour et son atterrissage les plus en douceur possible. Car évidemment, j’appréhendais aussi les conditions de son retour. Où habiterions nous ? Où serions-nous? Et son école, ses amies ? Et même s’ils s’étaient distanciés ces derniers mois, avec son autoritarisme s’aggravant et sa violence, je ressentais que ma fille était malgré tout attachée à lui. Elle l’avait connu petite, et avait vécu la moitié de sa vie avec lui. Il lui proposait aussi parfois des moments sympas. Et elle s’était habituée malheureusement à pas mal de ses règles austères, et à l’ambiance pesante, lourde, mortifère. Même si c’était pour du mieux, je m’attendais à ce qu’elle soit aussi perturbée, triste de cette séparation. Et puis avec le choc d’avoir perdu la maison, sa chambre, ses affaires, son quotidien, son environnement familier brutalement sans y être préparée (moins d’un an après ce grand déménagement, un changement de région et d’un tsunami familial dont il ne reste que mon frère, son oncle). J’avais peur qu’elle en soit trop impactée, malheureuse (même si la situation était déjà malheureuse). Mais j’étais confortée en la connaissant et pensant qu’elle prendrait la vague en route de cette nouvelle vie « normale », libre devant nous et que son naturel joyeux et enthousiaste, dévorant la vie, reprendrait vite le dessus. Mais chaque chose en son temps, déjà PARTIR ! (-en vie-)
Autre défi colossal. Partir sans lui à la gare, alors qu’il voulait toujours ne pas être seul et rester avec moi. Je savais qu’aucune discussion, aucune excuse ne serait possible pour y aller seule. Qu’il refuserait. Qu’on risquait plutôt une nuit de violences si j’essayais d’en parler. Alors il fallait trouver une solution pour partir sans lui. Je suis plutôt bisounours que commando secret, pas facile d’échafauder un plan… Alors j’ai longuement réfléchi à la solution, avec ce sang froid qui était là. Il fallait que je mente sur les horaires du train et du départ (1h de route pour aller à la gare). Heureusement il ne se souvenait jamais des horaires. J’ai menti en disant que le train partait en fin d’après-midi, donc départ de la maison à 15h. Le train partait en vérité plus tôt. Il fallait que je trouve un prétexte pour m’échapper de la maison à 13H sans être vue, avec mon sac à main et de travail sans suspicion, et récupérer ma fille à son école pour rejoindre la gare. J’étais occupée le matin par mon travail, surveillant les heures qui s’écoulaient trop lentement. Péniblement. Souhaitant plus que tout être ailleurs, pas dans cette vie, pas dans ce moment, après, plus tard, plus loin. En proie au stress. A l’appréhension qu’il découvre tout. Qu’il m’étripe. Que ma fille loupe son train. Prise de vertige face à cette réalité : j’allais m’enfuir. Quitter tout. Cette vie. Cette maison. Cet homme maltraitant et destructeur. Mes rêves. Mes espoirs. Mes affaires. Laisser ici des souvenirs, des affaires personnelles, les affaires de ma fille. Oui je suis attachée à des objets, certains sont rassurants, sécurisants, ou porteurs de mémoires. Parfois ils sont tout ce qu’il me reste de ma vie. Dans tout cet enfer, quelques objets étaient des réconforts, et me sécurisaient. J’allais tout laisser ici, sans savoir la suite. J’étais face à un inconnu total, vertigineux. Un gouffre dans lequel j’allais sauter. Avec juste une adresse en point de chute, dans une maison inconnue, avec des inconnues. (Et consciente d’avoir cette immense chance en même temps !!! Et pleine de gratitude pour ces personnes, ces victimes qui ont monté bénévolement ce projet d’accueil d’urgence pour en aider d’autres.)
Plus l’heure se rapprochait, plus je tremblais. Craignant qu’il ne comprenne. Craignant le loupé. Il fallait encore manger ensemble, faire semblant. Depuis quelques jours j’étais très effacée, vague, je ne m’opposais pas trop, je repoussais à plus tard les discussions, prétextant un épuisement important et beaucoup de travail. Je disais qu’on en parlerait une fois ma fille partie. Ce midi, les minutes s’écoulaient horriblement lentement. J’étais pétrie de stress et de peur. De vertiges. Le cœur qui battait la chamade. Les sueurs froides. J’avais l’impression que j’allais faire un malaise. Mais j’aurais tout foutu en l’air. Fallait tenir. M’accrocher à moi. Je ne savais pas où j’allais, mais j’allais sauver ma peau (et ça ça redresse). Conscience de la folie de la situation. Je me disais : »Qui autour de moi peut imaginer une seule seconde ce que je suis en train de vivre ? La violence inouïe ? Cet isolement absolu ? Ce stress inimaginable ? Qui peut se douter de ce qu’il se passe dans l’intimité d’un foyer (et je sais qu’il y a 10 000 fois pire !!) ? Qui peut soupçonner l’indicible derrière les portes d’une maison (ou d’une chambre…) ? »
Je comptais les minutes. Je lui avais annoncé avoir pris rendez-vous avec une amie pour s’appeler 30 minutes. Une amie habitant dans les DOM-TOM, qu’il tolérait car je ne l’appelais quasiment jamais et surtout qu’elle était loin, donc ne pouvait intervenir dans ma vie. Je l’avais prévenu doucement mais fermement que j’irais l’appeler en marchant dans le village pour être tranquille et prendre l’air en même temps. Je saisirais ce prétexte pour m’échapper sans être vue à un moment où il serait occupé à l’intérieur, prenant mes sacs à main et de travail (ce qui n’était pas normal pour passer un appel, d’où la précision car il fallait sortir de la maison en dehors de sa vue). Chance ultime, comme il nous restait 2 heures avant le faux départ pour la gare, il me dit qu’il irait faire un tour à moto pendant mon appel. C’était inespéré. J’ai ressenti un soulagement intérieurement, et ai attendu quelques minutes qu’il démarre et s’éloigne, profitant de cette veine pour partir en courant dans l’autre sens avec mes affaires jusqu’à ma voiture (là encore je me suis dit, et si les voisins imaginaient ce qu’il se passait là ? …). Portée par l’adrénaline, j’ai couru, démarré, et suis allée chercher ma fille en faignant un état de calme, alors que j’étais rongée par la peur qu’il nous croise. Du scandale en pleine rue, devant ma fille.
Je l’ai embarquée en express, traçant, accélérant et priant pour ne pas se croiser. J’étais mal, la tête qui tournait. Je voulais me sentir enfin tranquille, mais ce n’était pas fini. Tant que ma fille n’était pas en sécurité et en paix dans son train, je ne pouvais pas me relâcher. Et vint ce moment de grâce alors que je cherchais à surmonter mon stress, ma fille qui me propose de mettre de la musique. Alors oui, chantons ! La musique me calme un peu. J’espère alors qu’il découvre mon départ le plus tard possible, pour ne pas qu’il débarque à la gare en roulant en furie pour nous rattraper. Je ne voulais pas que ma fille assiste à ce carnage. On se rapproche de la gare, je m’apaise un peu. Mais « coup de théâtre » (oui à ce moment de ma vie, ces imprévus sont dramatiques), son train a 45 minutes de retard. Ce qui lui laisse le temps de s’apercevoir de mon départ et de nous retrouver à la gare.
Je préviens alors l’association qui m’hébergerait le soir même, que j’arriverais en retard car le train était retardé. Et que j’ai peur qu’il débarque. L’association se mobilise, active des contacts et nous voilà toutes les deux mises en sécurité dans des bureaux dans la gare. On ne nous pose pas de questions. J’explique à ma fille que j’ai appelé une copine qui nous met gentiment au calme pour attendre. On nous offre à boire et des petits jeux pour ma fille. On s’occupe. C’est calme. Il n’y a pas de bruit. Dehors il fait beau. C’est l’été. Ma fille commente l’extérieur, les parcs, la vue sur la gare. Moment irréel de calme dans la tempête. Je tremble, je suis en état de choc. Mais j’essaie de faire en sorte que ma fille passe un moment serein.Il me demande par sms où je suis car c’est l’heure du faux départ. Je retarde au maximum ma réponse, pour ne pas qu’il me retrouve ici ou qu’il débarque à l’école chercher ma fille et y faire des problèmes. Au moment qui me semble ok, je lui mens en répondant qu’elle est déjà partie avec son train. Que je suis partie dans un hôtel pour me reposer car je suis trop épuisée, et que j’ai besoin de prendre soin de moi. Ce seront mes derniers mots. Je ne répondrai plus ensuite à aucun de ses messages. Jamais. Quelle que soit leur nature.
Je profite de ce temps calme avec ma fille, avec mille questions en tête quant à la suite… Et en même temps, un soulagement d’être enfin sortie de tout cela. Ça y est, c’est fini. Je suis en état de choc. J’ai du mal à réaliser. Et en même temps, tout ne fait que commencer. Il allait y avoir ses réactions, les démarches de séparation, la recherche d’un logement, et surtout j’allais devoir me protéger de lui… Ce seront d’autres récits pour relater ces étapes.
Le train arrive enfin. Des gens nous escortent jusqu’au wagon, sans parler, sans questions. Sentiment de sécurité physique tellement réconfortant et nourrissant. Émouvant. Oui la roue peut tourner ! C’est miraculeux de bénéficier de tout cela. Ma fille part enfin vers ses vacances, loin de tout cela. J’ai devant moi plusieurs semaines pour agir, et lui offrir un retour dans un nouveau chez nous, en sécurité et dans la joie…
Je traverse la gare, seule, choquée. Quitte précipitamment les lieux, et passe par des routes inhabituelles jusqu’à l’hébergement. Je m’attends à arriver et à m’effondrer dans les bras des bénévoles. Je laisse des messages à mon amie pour la tenir informée, lui dire que ça y est, c’est fait. La rassurer.

J’arrive à l’hébergement. Les bénévoles m’accueillent. Je suis choquée, je n’arrive pas à me rendre compte de ce qu’il se passe, et en même temps je m’en rends extrêmement compte. Mélange de confusion et d’hyper-lucidité, de détresse absolue, d’adrénaline et de sang-froid tenace. J’ai juste besoin d’être seule, au calme. Je ne veux pas parler. Pas m’ouvrir. Je suis fermée, repliée derrière mes protections. Comme un animal sauvage. Les bénévoles comprennent et respectent cela, me demandent les informations d’usage, et me laissent me reposer pour le weekend. Elles peuvent m’héberger 6 semaines. Si je n’ai pas trouvé de logement d’ici là, je pourrai accueillir ma fille ici. Et reconduire encore une fois les 6 semaines. Elles ne me laisseront pas à la rue. Ce soutien, cette hospitalité est inestimable. C’est miraculeux. Elles m’aideront à dans les démarches administratives, juridiques… Aurais-je osé ou réussi à partir sans tout cela ? Clairement avoir ce toit, cette sécurité, cette compréhension et cet accompagnement m’a donné une impulsion pour finaliser et concrétiser le départ. Ce cadre sécurisant m’a redonné de la force pour affronter ces dernières étapes afin de quitter cet enfer. Cela m’a donné de la force pour rebondir. C’est inestimable. Je leur ai dit tant de fois merci du fond du cœur pour leur aide, et aucun mot n’est suffisant. Je raconterai, et citerai l’aide apportée par cette association et les autres structures m’ayant accompagnée, ainsi que les démarches par lesquelles je suis passée, avec les loupés, les bons réflexes…
NB : Ce fut très éprouvant pour moi d’écrire cet article. De me replonger dans ces émotions, ces heures dignes d’un thriller intense. Pourtant j’avais besoin de l’écrire. C’est d’une façon que je ne m’explique pas trop l’article que j’ai eu le plus besoin d’écrire. De raconter. Car j’ai souffert de ne pas pouvoir expliquer tout cela à mes proches au téléphone, ne pas parvenir à leur faire se rendre compte de ce stress, ces sensations. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais besoin qu’on comprenne ce que j’avais vécu. C’était important pour moi. Mais il faut des heures pour relater. Il faut du temps, de l’attention. Et puis est-ce vraiment souhaitable ? Je m’étais dit qu’un jour j’écrirais… J’arriverais alors peut être mieux à décrire l’indescriptible ? Je ne sais pas si j’ai réussi, mais au moins les mots sont posés, et je pourrai peut-être aussi les oublier un peu… Car plus de 6 mois plus tard, j’en rêve encore. Les émotions sont encore là. Le choc est encore présent. Et, ayant repris une vie « normale » et libre, c’est irréel de repenser à tout cela, de me dire que j’ai vraiment vécu tout cela ! Cela paraît fou… Pourtant ce passé et cette réalité sont encore bien présents, car je suis encore dans les démarches administratives (divorce, récupérer mes affaires…), juridiques (un article à faire à part entière pour témoigner), et pour d’autres raisons que j’expliquerai de ma vie « d’après », et de ses réactions suite à mon évasion… Mais je vais faire une pause dans l’écriture pour me remettre de mes émotions 😉
NB 2 : En relisant et parlant de cet écrit, je me dis également que j’aimerais que ce témoignage de fuite, à la fois personnel et à la fois proche de tant d’autres, permette d’aider à comprendre et se rendre compte de la difficulté à partir, sortir de ces emprises et violences conjugales. Face à toutes ces questions « Pourquoi elle ne part pas ? Pourquoi elle n’est pas partie avant ?». De l’extérieur cela parait peut-être simple. « Suffirait de partir, y’a qu’à ». Mais ce n’est pas une simple séparation entre deux adultes, ni une décision qui s’organise « normalement ». Il y a des enjeux énormes, des liens et conséquences importantes. On est face à des questions de sécurité physique, affective, et psychique… Culpabilité, anéantissement de la confiance en soi, dépendance, isolement, vulnérabilité, fragilité, détresse, désespoir, dépouillement des moyens et ressources personnelles, peur, y compris pour sa vie… sont là, bien présents. Et avec cet état d’être, il faut se mettre dans la dynamique d’organiser seule une fuite et sa protection physique et juridique. Trouver un hébergement, protéger le/les enfants. S’entourer de professionnels. Aller chercher de l’aide logistique, administrative, financière… Se reconstruire. Alors qu’on est au plus bas, car le compagnon violent a œuvré tant de temps pour nous détruire et nous isoler. Prendre en compte qu’en plus de l’emprise, des attachements affectifs, des menaces de l’autre (chantage au suicide and co), on « n’a plus de cerveau », avec perte de lucidité, confusion, « errance », repli sur soi. Voire pour certains cas dont on m’a parlé, dépression profonde, perdition, troubles alimentaires, alcoolisme, autres refuges pour fuir mentalement et psychiquement… ce n’est pas une simple décision comme de choisir de se désinscrire d’un club sportif… Je n’en ai pas souffert (à part de la gendarmerie…), mais j’ai entendu des victimes qui ont été blessées par le regard et le jugement de proches, de personnes à qui elles se confiaient. Pas la peine d’expliquer en quoi le non-jugement, l’écoute, et l’empathie sont primordiaux… Il y a encore des choses à faire malgré tout pour faciliter la protection et la fuite des victimes. L’exemple des bénévoles et associations qui s’activent pour aider est incroyable, et il faut continuer à réfléchir, à se parler, à en parler, pour dénoncer ces actes de violence, qui ne sont qu’une des facettes de la violence de cette société et de ceux qui la conduisent en ce sens. Et parler ensemble pour mieux se protéger de ces personnes, et mieux aider les proies qui se sont retrouvées dans les griffes puis leur toile, notamment parce que ces victimes avaient déjà des failles causées par d’autres violences de cette société. Des sortes de pluri-victimes sociétales.. Alors y’a plus qu’à hein… Et ça concerne tout le monde…
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Déclics et des claques

« Alors ça a été quoi ton déclic pour partir ? » Question dans le top 3. Question légitime, d’autant plus pour aider d’autres personnes, victimes de ces prisons de violences.
Il n’y a pas eu qu’un déclic, ce fut un processus de quelques mois jalonnés de plusieurs évènements. La décision a mûri intérieurement et inconsciemment durant ces mois, nourrie par ces étapes. Cela peut sembler long, terriblement long, tous ces mois. Mais au moins, quand je suis partie, j’étais prête et « mûre ». Je n’ai pas fait machine arrière. Je n’y suis pas retournée. Car malheureusement, il arrive que des victimes s’échappent, mais ne soient pas encore « prêtes », et retournent chez leur agresseur. Car le lien de dépendance, de culpabilité, d’emprise est trop fort. C’est terrible à vivre, car ça fragilise encore plus la victime, et c’est également désespérant pour les proches, les aidants.
Il faut également être suffisamment prêt, car une sacrée dose de force et de courage est nécessaire pour s’extraire de ce piège. On doit savoir pourquoi on le fait, être sûr de soi, et s’être retrouvé un minimum pour se lancer. Car ce sera difficile et long. Même si le bonheur d’être libre et en sécurité est plus fort que tout…
Alors pour en revenir à mes propres déclics :
Il y a eu déjà un passage de cap quand les violences physiques se sont aggravées, avec la fois où il m’a tabassée au pied de la chambre de ma fille. Alors que j’étais à terre, sans bouger. Là, une chose s’est vraiment brisée en moi. Mais à cette époque, j’étais dans le tunnel, je ne voyais pas de sortie. La sortie n’existait pas, ce n’est pas qu’elle ne semblait pas possible, c’est qu’elle ne s’envisageait même pas ! Il n’existait rien en dehors de ce tunnel.
Les passages de cap suivants ont été l’amplification de son autoritarisme envers ma fille. Du jour au lendemain, tout à coup sans raison, il ne voulait plus qu’elle fasse quelque chose qu’elle faisait habituellement. Comme par exemple, jouer dans une partie de la maison (par exemple le salon, un bout du pseudo jardin). Subitement, il pétait un plomb et me faisait passer pour folle alors qu’elle jouait de la même manière que depuis 6 mois au même endroit. Et il niait qu’avant elle pouvait. C’était surréel et complètement imprévisible. Et aucun dialogue n’était possible. Il quittait soudain la pièce, le regard noir, interrompant la cuisine, le repas, l’activité en cours, puis me harcelait de messages me traitant de folle, d’irrespectueuse, ou de mauvaise mère… Il m’interdisait de lui répondre. Imposait un silence comme torture. Il contrôlait tout, et voulait l’exclusivité de l’écriture et de la parole. La journée était fichue, il nous imposait cet état de dépendance à son humeur, et je ne pouvais que répondre à ses volontés et m’excuser pour espérer apaiser la situation. Sinon ça s’empirait, jusqu’à finir en violences physiques. Cela pouvait arriver à des kilomètres de chez nous. Parce que ma fille allait se baigner pendant qu’on attendait notre repas à un restaurant de plage. Parce que ma fille jouait avec un autre enfant pendant qu’on prenait le café… On aurait dit qu’il s’emportait dès que ma fille respirait. Ou dès que je faisais quelque chose avec elle. Cela devenait invivable. Et alors qu’il faisait des insinuations pour avoir un enfant, je prenais conscience que ça allait être une horreur. Et que la situation s’aggravait. Que c’était inacceptable. Parce que je ne faisais pas ce qu’il voulait, j’essayais de préserver ma fille de ses pétages de plomb, et la laisser jouer, mais je le payais très cher avec son harcèlement toute la journée, et toute la nuit avec sa rage contre moi. C’était de plus en plus invivable. Et je lui résistais de plus en plus. Jusqu’à faire les choses dans son dos, cacher des messages de communication avec le père de ma fille, et jusqu’à organiser son anniversaire malgré tout. Car il ne voulait pas fêter Noël, ni les anniversaires, ni aller aux fêtes de village, de l’école. Et j’ai refusé de le suivre dans cette dictature, en le payant cher par contre. (Je me rends compte en écrivant ces mots pour décrire cette réalité, que tous ces mots il les a utilisés pour parler de moi. J’étais une dictatrice, il avait peur de moi… Plus tard il a dit à la gendarmerie que j’étais incontrôlable, que j’avais des crises de nerf… C’est complètement fou, j’ai du mal à me sentir légitime à utiliser ces mots, pourtant ils décrivent cette réalité, dont d’autres témoins peuvent attester. Mais il a réussi à me rendre difficile de les poser, ces mots, car ils ont été déformés par sa bouche.) J’ai commencé à comprendre qu’il n’y avait aucune issue de famille et de foyer heureux avec son attitude et ses principes. Je redécouvrais ses règles qui devenaient de plus en plus autoritaires et complètement folles tout en attaquant en permanence ma manière de m’occuper de ma fille. Il disait par exemple que c’était mauvais de fêter l’anniversaire d’un enfant, que cela en faisait un enfant roi. Je répondais que c’était n’importe quoi, tout le monde le fête, ce n’est pas pour autant qu’on en fait des enfants capricieux. Et il me disait que c’était un truc que juste mes autres copines « CSP+ » font, ce n’est pas tout le monde. Je réponds que non, tous les parents de l’école brassant plein de catégories socio-professionnelles fêtent les anniversaires… Il finit par un « non mais tu crois qu’au Sahel ils font les anniversaires ? ». Les discussions devenaient irréelles. Déconnectées de la réalité. Sans bon sens, seulement de la mauvaise foi. Et avec énervement. Arrêt de son véhicule en pleine route… Et la suite du process de pétage de plomb… Pour finir, il m’a traitée de « nazie et SS », affirmant qu’il était « l’homme le plus maltraité de France » parce que j’avais osé organiser cet anniversaire sans son accord… Il allait de plus en plus dans le « grand n’importe quoi ». J’avais l’impression qu’il perdait de plus en plus le contrôle ou alors il se lâchait de plus en plus en assumant son autoritarisme et sa volonté de tout contrôler.
Et puis « LE » déclic. Un jour où nous sommes tous les 2 à une heure de la maison dans son véhicule. Il s’emporte contre moi, parce que je n’étais pas sûre de moi face à un vendeur, que je n’avais pas posé assez de questions à son goût. J’essaie d’expliquer que je ne me suis pas sentie à l’aise face à ce vendeur et que je suis désolée. Puis c’est parti, la machine est lancée, il n’y a rien à faire pour l’empêcher. Sentiment de désespoir profond, d’impuissance que de se sentir comme un train lancé à pleine vitesse, le frein cassé, et le mur au loin, la collision ne pouvant être empêchée… Alors il crie, s’énerve. Arrête le véhicule en pleine route. Et part. Routine habituelle, il arrête tout, m’emprisonne dans la situation où je ne peux ni partir car je l’abandonnerai, ni abandonner le véhicule car je serai coupable de laisser le véhicule, ni lui parler car c’est lui qui décide quand parler. Je ne peux qu’attendre, en recevant ses messages haineux sans droit de réponse. Il prend le contrôle, refusant le dialogue et l’apaisement. Il faut passer par ses étapes à lui. Il me met à sa merci, coincée, immobilisée. Situation irréelle, qui peut durer des heures, y compris à 500 km du domicile (heureusement plusieurs fois sans la présence de ma fille). Alors je prends le volant pour éviter un accident, et lui demande calmement de remonter et de se calmer, lui dis qu’il n’y a rien de grave. Mais c’est trop tard. On est parti pour plusieurs heures de folie violente. Je passe les détails des différentes étapes inévitables de ces longues heures. Mais à ce moment, je suis épuisée, à bout de tous ces mois, de toute cette violence quotidienne. Je n’en peux plus. Je suis loin de chez moi, et mon « chez moi » n’est même pas chez moi… C’est sa maison. Je n’ai pas de vrai chez moi où je peux me sentir en sécurité. Je suis coincée là, au bord d’une route, avec sa folie. Et ses parents qui s’en mêlent. Tout ce délire inarrêtable. Je n’en peux plus. Il y a les voitures qui passent. Personne ne s’arrête. Personne ne voit cette souffrance. Personne ne vient me sauver… Je me cache, je m’effondre, je pleure. Je prie, je supplie pour que cela s’arrête. A bout. Sans issue, sans lumière au bout du tunnel. Je reviens vers la route, et là je pense que si je traversais devant une voiture tout cela se finirait. Je me dis sérieusement que peut-être ce serait la solution, plus de souffrance, plus tout ce mal-être abyssal. Plus d’impasse, plus de prison. Plus de souffrance.
Il se passe une micro seconde où je ressens une sensation de liberté. De souffle d’air… La fin. La libération. Le repos éternel. Le silence. Le néant. L’annihilation des sensations et émotions.
Puis direct : ma fille.Je vois ma fille. Un soleil, rayonnante de joie de vivre malgré tout, si belle et si joyeuse. Si pleine d’amour. Comment oser lui retirer sa mère ? Comment lui faire vivre ça ? Comment lui rendre acceptable (c’est impossible !!!) l’idée que sa mère ait préféré mourir et l’abandonner plutôt que de choisir de vivre pour s’occuper d’elle ?? Une enfant de 7 ans ? Quel enfant mérite ça ? Surtout pas elle !! (NB : Évidemment, aucun enfant ne mérite cela. C’est la pensée à chaud venant du cœur d’une maman…). Surtout pas elle avec toute sa joie, son regard émerveillé sur la vie. Et dieu que je l’aime cet enfant. Dieu que je lui ai déjà dédié tellement de ma vie, et à son épanouissement, sa sécurité, son bonheur. Qui mérite ça ? Comment en arriver à gâcher la vie des autres ? Non je ne peux pas lui faire ça !
Et bim dans la foulée : « Eh oh réveilles-toi. Regardes-toi. Toi qui aimes tellement la vie, qui aimes la savourer, quand ça pétille de bonheur. Toi qui aimes partager les moments heureux, qui aimes aimer… toi qu’on décrit comme quelqu’un de rayonnante, lumineuse, comment peux-tu en arriver à vouloir mourir ? »; «HHOOOO il y a un problème là, une personne comme toi ne peut pas arrêter la vie comme ça » »il y a un immense problème si tu en arrives à vouloir mourir, à ne plus vouloir vivre. Tu aimes trop la vie pour ça !! ».
J’ai reculé. Je me suis fait peur. J’ai eu peur pour ma fille. Et quelque chose en moi a décrété qu’il fallait stopper ce massacre. Y mettre un terme. Que ce n’était (pas) plus acceptable.
Suite à ces évènements, j’ai pris une distance. Quelque chose en moi grouillait et prenait une consistance. Je commençais à rassembler mes esprits, me redresser. Mais je ne suis pas partie direct, j’étais encore dans le tunnel, dans les profondeurs. Je commençais à remonter une pente dans le noir..
Enfin, dans la suite sur quelques semaines, un autre enchaînement de circonstances vient finaliser les prises de conscience. Je tombe bien malade, mais prends sur moi pour ne pas affecter l’organisation de la venue de sa famille. Mais lui tombe malade également, et enchaîne sur des angoisses permanentes. Le prétexte pour rester au lit, et prendre des médicaments. Je comprends, je ressens au plus profond de moi que c’est fini, un non-retour est passé. Que ça va ne faire que s’aggraver. Qu’il trouvera toujours un prétexte pour aller mal, et vouloir faire de moi son infirmière, son esclave dédiée à lui. Je comprends enfin que malgré tous mes efforts, toute mon énergie qui peut déplacer des montagnes, et bien je ne peux rien faire. Que malgré toutes les choses positives autour de nous et dans notre vie, malgré ma joie, mon émerveillement, mes bons soins, mes efforts, malgré la beauté de cette région, malgré les rêves et les projets, ça n’ira jamais. On est en train de tous couler, et ça va continuer à être de pire en pire.
Sur le moment, je suis perdue, épuisée, éprouvée, à bout, désespérée et je me sens terriblement seule. Je ressens une profonde, gigantesque, abyssale solitude. Et j’appelle une amie, une de celles qui avaient senti qu’il y avait un problème, à qui je cachais la situation pour le protéger, pour que mes amies l’aiment… Une de celles qui sont cash et protectrices. Je m’écroule au téléphone, loin de la maison. Face à mes mots et cette solitude qui m’engouffre, dans mes souvenirs, elle lance : « Si tu as ces pensées, c’est alerte rouge ». Elle n’y va pas par quatre chemins, avec une forme d’autorité décrétant quelque chose comme « 1/ S’il voulait vraiment aller mieux, il irait mieux. 2/ Tu ne peux pas l’aider à aller mieux s’il n’a pas envie d’aller mieux. 3/ Il va falloir que tu commences à envisager de ne pas finir ta vie avec lui. » J’ai très bien compris le : « Il va falloir penser à le quitter ». Sur le moment je lui dis, encore en proie à la culpabilité : « Mais je ne peux pas l’abandonner, il va mal ». Elle me répond en gros qu’il ira toujours mal, que j’ai déjà fait 100000 fois des efforts et du don de moi, et que maintenant il faut me prioriser… Ses mots et son ton font leur chemin en moi, et en quelques jours je comprends qu’il faut partir. Qu’il faut sortir de ça. Qu’il me faut me sauver, dans tous les sens du terme.
Cette discussion a été une étape forte et marquante dans ce processus. Elle est intervenue au bon moment, où j’étais prête aussi. Je ne sais pas si elle aurait fait mouche quelques semaines plus tôt…

Le processus de libération était lancé, les déclics se concrétisaient en une évasion. Et c’est une autre histoire !
(Pour ceux qui se posent la question, il s’est passé 5 mois entre l’aggravation des violences physiques et les pensées suicidaires puis cet échange téléphonique. Durant cette période, j’ai réussi à contenir les violences physiques en le menaçant par écrit de partir chaque fois que je sentais qu’il allait être violent physiquement. Mais sur les dernières semaines, il recommençait à casser des objets et je craignais la prochaine nuit de violences où il évacuerait plusieurs mois de violences contenues… J’avais vraiment peur de ce pétage de plomb où il devenait incontrôlable physiquement. J’avais peur pour ma vie. Et j’avais peur que ma fille soit témoin encore de ces soirées d’ultra violence. Toute mon énergie passait à contenir la violence pour éviter l’explosion.)
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Déni de légitimité
Je ne me sentais pas légitime à décréter que c’était inacceptable.
J’ai grandi avec quelqu’un qui me disait toujours que j’exagérais/me faisais des films, du cinéma… Puis j’ai côtoyé plusieurs années cet homme qui avait en horreur la « faiblesse », avec qui il ne fallait pas être triste ni avoir de coup de mou. Résultat: à 34 ans, en un an, je peux frôler la mort plusieurs fois en quelques mois avec un accident de voiture, deux opérations d’urgence pour éviter la septicémie, apprendre que j’ai une maladie grave à vie, porter plainte pour viols incestueux, perdre quasiment toute ma famille, « sans broncher ». Parfois j’ai l’impression d’avoir subi un entraînement militaire de résistance mentale et émotionnelle. Alors oui ça endurcit pour certaines choses, mais surtout ça banalise la violence et la gravité. Pour autant, à l’inverse, je conserve une sensibilité forte, je peux m’émouvoir devant des scènes heureuses, des dessins animés touchants, des paysages simples et magnifiques, les chansonnettes de ma fille…
Autant dire que lorsque j’entends de la bouche de personnes légitimes (des victimes, des professionnels de ce domaine) : « on te croit », « tu as vécu quelque chose de grave », « des violences graves », ça me fait profondément du bien. Ce ne sont que des mots. Mais qui réparent, qui apaisent.
Je ne me sentais donc pas légitime à dénoncer ces violences. Je m’en suis même sentie longtemps responsable par le jeu de la manipulation. Et entendre de la bouche de personnes extérieures (psychologue, bénévole d’association d’entraide ou de protection des victimes de violences conjugales, intrafamiliales) : « oui c’est bien de la manipulation », « c’est lui qui va mal et vous rend responsable, mais vous n’y êtes pour rien », « il faut vous protéger », « c’est de la violence, il n’a pas le droit de vous faire cela », « vous avez raison de ne plus accepter tout cela ». Cela donne de la force.
Si je me suis sortie de cet enfer, c’est grâce à des « miracles de situations de vie », ma fille, et plein de personnes, de voix qui ont éclairé, raisonné, qui ont ravivé en moi la force de vie et de dire non, stop. Ce sont des personnes extérieures qui m’ont aidée à (re ?) construire ma légitimité. J’en ai toujours été convaincue, mais le travail d’équipe, le soutien, la coopération, la solidarité sont des forces incroyables. Qui moi m’ont sauvée.
Mais actionner ce travail d’équipe, ça ne tombe pas du ciel… Il faut PARLER et demander de l’aide. Et donc en être capable, être prêt. Ce qui n’est pas toujours une mince affaire (c’est dur mais ça en vaut la peine!!)… Et il faut aussi des structures, des humains de l’autre côté. Mille merci à toutes celles et tous ceux qui s’engagent amicalement, humainement, bénévolement, professionnellement pour apporter une aide, un soutien, un éclairage. Cela sauve des vies.
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Et l’Amour dans tout cela ?
Est-ce que je l’ai aimé ?
Une des étapes suite à mon « évasion » a été d’admettre la grande désillusion de l’amour. Dur pour moi qui suis fleur bleue (ou un cœur d’artichaut comme le dit une amie), romantique, passionnée, amoureuse de tout depuis toujours. Amoureuse de la vie, des gens, de la nature, des animaux…
Désillusion polymorphe :
- Admettre qu’il ne m’a jamais aimée (Mais est-ce que cet être est seulement capable d’aimer ? Je ne suis pas sûre… Et s’aime-t-il déjà lui-même ? Au-delà de sa certitude d’être quelqu’un de très intelligent, de grande valeur, bref avec un égo important, et après avoir vu ses angoisses profondes, ses manques de confiance en lui le paralysant parfois, je ne pense pas avoir jamais perçu un amour envers lui-même. Je ne vois qu’un être noircissant et pervertissant tout ce qui l’entoure, y compris la vie globalement. Tout n’est que mal-être. A part quelques épisodes de plaisir intense, comme des shoots de drogué, je ne l’ai jamais vu avoir de moments paisibles, de contemplation, d’être juste bien dans la vie et avec soi-même.) Je pense que certains mots, certaines déclarations étaient dites avec sincérité dans des moments où il décidait d’être « heureux ». Mais ils n’étaient pas nourris, portés par de l’amour. Je ne pense pas qu’il puisse éprouver un réel amour, il en est vide. Il n’en a pour personne, il est plein d’un regard noir sur la vie, de critiques envers tous, y compris les personnes les plus proches de lui et l’aidant (parents, soeur, amis, compagne). Je pense qu’il se racontait des histoires, qu’il imaginait à quoi ressemble le bonheur et l’amour comme s’il venait d’une autre planète, et qu’il s’imaginait parfois les vivre. Comme s’il en était coupé, que cela ne lui était pas accessible (Aparté : Je ne suis ni psychologue ni experte en comportements, je donne simplement mon témoignage d’être humain ayant vécu à ses côtés de façon très intime, y compris dans ses angoisses, dans ses incompréhensions sur les gens et les émotions. Je ne dis pas avoir raison, je partage une maigre compréhension pour faire avancer la « science du peuple populaire ».) Bref cela m’a malgré tout, et dans tout cela, fait mal au cœur de réaliser que cette personne parlant d’amour fusionnel et me disant que j’étais « la femme de sa vie » ne m’a sans doute jamais réellement aimée. A une partie de mon cœur, cela a fait mal, quand je vois tout ce que j’ai donné, mes espoirs, mes illusions d’« être complémentaire » (foutus romans romantiques… !!). Mais en même temps, qui peut aimer une personne et lui faire vivre tout cela, la détruire, la réduire, l’asservir, lui cracher au visage ?
- Admettre que j’ai aimé quelqu’un qui n’existait pas. Ça pique, de se rendre compte à quel point on peut se mentir. De nature rêveuse, d’un passif familial douloureux, j’ai clairement une facilité à rendre la réalité plus jolie, à m’arranger avec les choses pour les rendre plus acceptables. Il m’a fait miroiter des qualités qu’il n’avait finalement pas, en jouant un personnage attentionné, sensible, respectueux, tolérant, ouvert, qu’il n’était finalement pas. Il m’a appâtée avec des projets de vie, des rêves qu’il n’avait finalement pas. Il a œuvré pour me fragiliser, broyer ma lucidité et ma confiance en moi. Mais quand même, je me suis accrochée à une illusion, un mirage. En m’accrochant avec force à « à un moment donné, il va redevenir comme avant ». Peut-être quelqu’un d’autre aurait dit stop. Conscient du mirage. Évidemment que suite à une expérience comme celle-ci, en plus de travailler sur les séquelles (et celles de ma fille), j’ai besoin de cesser cet embellissement des choses, et de réaliser que lorsque les faits factuels et concrets sont réellement mauvais/non bons/non acceptables, ils le sont réellement, et il faut s’en extraire. Évidemment c’est en lien avec un passé aussi. Mais ce passé, d’après les statistiques on est nombreux et nombreuses à le porter… (Je ne dis pas non plus que toutes les victimes de violences familiales sont des proies potentielles. Je n’en sais rien. Mais en tout cas, je pense qu’elles ont un potentiel… Mais évidemment aussi que même sans ce passé, on peut se retrouver dans les griffes de ces « prédateurs », la preuve avec ses ex-compagnes dont une avait aussi déjà porté plainte contre lui pour violences.)
- Admettre que je n’avais rien compris à l’amour ! Parce que trop encore se raccrocher à des miettes d’amour, ça n’amène rien de bon. Parce qu’à chercher l’amour fusionnel, la complémentarité, c’est oublier que c’est déjà « soi-même » qu’il faut trouver et aimer. Que l’autre ne vient pas remplir un trou, ni même un abysse de manque d’amour. Oui tout cela est cliché, oui je l’avais lu maintes et maintes fois, avec évidence. Mais le chemin est long pour l’intégrer vraiment, et faire ses réparations intérieures pour regarder vers l’autre plus entière. Et comprendre, profondément, jusqu’au plus profond de ses cellules, que rien, non rien ne justifie autant de souffrance. Aucun amour. Aucun être. L’amour ne justifie ni ne ressemble à tout cela. Donc Tayo Messire, Tayo !
- Admettre que dans tout cela, je ne me suis moi-même pas aimée !! En en parlant à mes proches, en dressant la liste de tout ce que j’ai renié, sacrifié, jeté, oublié, supprimé, arrêté pour lui, pour de mauvaises raisons… Des passions, des sports, des relations amicales, des libertés, des livres, des objets personnels, des vêtements, des musiques, des voyages, des couleurs !, des activités avec ma fille… Voir, les yeux ouverts cette fois, jusqu’où j’ai accepté ou plutôt je me suis laissée piétiner, salir, réduire, humilier, bafouer, éloigner de moi… Constat lourd et amer, culpabilité et regrets aussi vis-à-vis de moi-même… Dur, dur à cette étape-là de regarder l’ampleur de la réalité! Ça pique… A quel point je ne me suis pas respectée, priorisée, aimée ! J’éprouve bien de la honte parfois… Et je me fais peur aussi, quand je vois à quel point mon sens du sacrifice et de l’abnégation allait me perdre totalement, étant devenue complètement l’ombre de moi-même. ça fait froid dans le dos… Alors bon, voilà, cela s’est passé ainsi, je ne peux pas changer le passé, mais il me reste la vie devant moi. Et avec ma fille, on est libres et vivantes ! Plutôt que de me plaindre, ou laisser la culpabilité me ronger, je préfère m’interroger sur ce qui a fait que j’en suis arrivée là, pour mieux rebondir et ne plus reproduire ces schémas. J’ai entamé un travail régulier avec une psychologue pour décortiquer mes failles et traumas, apporter de l’apaisement et de la sécurité intérieure, équilibrer mon tempérament, mes comportements. Et dans ma vie au quotidien, je tends à faire des choix clairs : prioriser dorénavant et de façon non négociable, intransigeante, le respect de moi-même et mon épanouissement propre. Et celles et ceux qui ne vont pas dans ce sens, c’est simplement exit et loin de moi. Et même si je me trompe, si je donne une chance de trop à quelqu’un, je n’oublie pas cette promesse à moi-même (et ma fille) : » me faire du bien, nous faire du bien à ma fille et moi » et « plus jamais ça ». Si cela ne nous fait pas du bien, c’est loin de nous.
Alors après une expérience comme cela, il y a nécessité de se questionner et revenir aux bases : s’aimer soi, et filtrer les personnes qui rentrent dans notre cercle plus intime. Celles qui seront bienveillantes, douces, dans le partage, le respect. Donner notre énergie, temps et attention aux personnes qui « montrent pattes blanches ». Y compris dans la sphère amicale. Se protéger et se préserver. Priorité à soi. Et à ma fille. Reconstruire notre vie « normale », mais hautement joyeuse et heureuse! Ne plus chercher l’amour ou la complétude à l’extérieur de soi, mais en soi. Pour ensuite offrir sans besoin, juste par élan du cœur, et depuis un état serein et posé, entier.

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Les «bouées» qui m’ont sauvée
Dans ce tunnel, il y a eu quelques éléments « miraculeux », qui ont empêché d’aggraver la situation. De la rendre totalement définitive. Voire létale.
- Ne pas avoir eu d’enfants ensemble… Un lien à vie quoi qu’il arrive, et une aggravation de la situation. Car autant il était demandeur, autant il assumait totalement qu’il ne voulait pas s’occuper d’un potentiel enfant jusqu’à ses 2 ans (un bébé n’ayant aucun intérêt). Donc il aurait fallu que je m’occupe de tout pour le bébé, mais il s’engageait à faire les courses et la cuisine. Et il réclamait de conserver sa femme à 100 %. Ayant déjà eu une enfant, et ayant déjà souffert d’un conjoint plutôt absent, je sais à quel point c’est intenable de gérer tout toute seule, surtout avec une personne réclamant toute l’attention, jalouse, et qui souhaite en plus avoir sa femme à disposition à une période où l’esprit et le corps n’y sont pas. Heureusement, il me restait un instinct qui s’y opposait, et puis pour des raisons médicales ce n’était pas simple.
- Avoir emménagé dans un bourg, avec des voisins mitoyens. Et non dans une maison isolée sans voisinage. J’ai l’intime conviction que l’issue en aurait été fatale. Sans nécessité de faire attention aux éclats de voix, aux bruits pour ne pas alerter les voisins, que se serait-il passé ? Dans un huit clos encore plus isolé ? De plus, pour moi pouvoir croiser des commerçants, saluer des voisins, parler avec d’autres parents 2 min, c’étaient des bouffées d’oxygène. Des rappels à la « réalité normale ». Salvateur.
- Avoir eu mon travail. Cet espace où je pouvais réfléchir seule, sans trop d’interférence ni de contrôle. Où je pouvais m’échapper à la journée lors de réunions ou rendez-vous (étant majoritairement en télétravail et donc cloîtrée avec lui). Où je pouvais « retrouver mon cerveau » et me rendre compte que j’arrivais à réfléchir, à élaborer, structurer… Ce à quoi je n’arrivais parfois plus à ses côtés, tellement prise de confusion par le stress et la peur. Au point de m’inquiéter de « devenir bête ». Ce travail où je pouvais parler, échanger avec d’autres personnes, dont des hommes, en toute normalité. Sans mépris, sans dénigrement, sans menaces, sans violences… l’esprit tranquille. Cela pouvait donc être possible ? Peut-être ce n’était pas moi qui étais responsable de tous ces problèmes et tensions permanents ? Je peux avoir des relations normales avec les gens et les hommes… Et oui, il suffit de me souvenir « d’avant ». Avant sa rencontre. J’avais alors des relations « pacifiques », dont plus de 10 ans avec le père de ma fille. Sans violences. Sans haine. Sans mépris. Ces constats font ressurgir certaines évidences : je n’ai jamais rendu fou ni haineux un être humain, compagnon ou ami. Je n’étais peut-être pas responsable de son état et de ce qu’il déversait sur moi (Si je dis ça, c’est bien parce que j’ai cru longtemps en être responsable…). J’ai aussi recommencé à observer le monde extérieur, petites fenêtres dans le tunnel sombre. J’ai vu des couples se parler, se respecter même si désaccords il y a toujours. J’ai vu des hommes sans cette folie destructrice. Je n’idéalise -plus- personne. Mais il y a un monde entre un homme imparfait (« normal » quoi) et un être complètement destructeur-malsain-nocif-pervertissant le monde et les sentiments…
Bref, je le pense sincèrement, ces trois éléments « extérieurs » m’ont sauvé la vie… Oui sauvé la vie.
Et il y aussi une autre jolie bouée. Je l’ai compris en mettant en perspective mon histoire avec celle d’autres femmes, notamment celles qui ont connu cet homme.

Ma fille. C’est délicat d’en parler, je m’en voudrai toujours de ce qu’elle a vécu à cause de mes choix personnels. De ce dont je ne l’ai pas protégée. Du temps qu’il m’a fallu pour ouvrir les yeux et comprendre…
En tout cas, j’ai conscience qu’elle m’a tirée vers le haut. Elle m’a permis de ne pas sombrer. N’empêche aussi que parfois je me dis que ce n’est pas si simple. Parfois je me dis que si j’avais été sans enfant, je serais partie plus vite, plus tôt. Plus libre, j’aurais pu prendre les voiles dans la nuit. Mais avec une enfant, que je souhaitais préserver de tout cela, et malgré tous mes manquements, je ne me sentais pas libre de m’échapper. A la fois j’étais encore plus piégée car ne voulant pas l’extraire brutalement d’un univers connu et familier. Même si, ambivalence totale…, cet univers était malsain. J’ai conscience de la contradiction, des ambivalences de ces sentiments. Je n’explique pas tout, ni ne me donne des excuses. Je mets simplement sur la table ce qui m’habitait. Si cela peut aider d’autres à comprendre, à nourrir leurs propres réflexions et faire avancer tout ce schmilblick. Je ne fournis pas une explication, mais simplement un témoignage brut et mes maigres réflexions personnelles quand j’en ai.
Mais dans tout cela, elle a contribué à ce que je garde autant que possible un peu la tête hors de l’eau, enfin juste la bouche pour respirer… Garder le maximum de pieds dans la normalité, pour elle. Aller prendre l’air, faire des choses chouettes, pour elle. Se lever le matin, pour elle… Dire non, refuser, pour elle. Me « contracter » sur mes petites certitudes que je n’ai rien fait de mal, que je ne suis pas responsable, et d’essayer de continuer de vivre normalement le moment pendant qu’il partait en crise, pour elle… Garder le moral, le sourire, ne pas m’effondrer, pour elle… Lui offrir un maximum une vie « normale », avec de beaux moments, à sa hauteur. Lui offrir du temps, une jolie présence entière et pleine. Sentir aussi la force de son sourire, de ses rires, de son amour. Évidemment que cela m’a aussi nourrie et donné de la force !
Et aussi, en ayant vu la « chute » de certaines femmes, se réfugiant, fuyant dans l’alcool, ou autres échappatoires face à toute cette violence et cette souffrance, et lui étant très porté sur l’alcool, les drogues (médicaments) en m’en proposant, j’ai toujours tenu par l’instinct de devoir rester consciente pour ma fille. Pouvoir me réveiller dans la nuit si elle m’appelle. Me lever le matin pour m’en occuper ou l’amener à l’école. Pouvoir être toujours vigilante et en veille pour elle. Donc consciente. Donc pas d’alcool fort, ni médicaments « planants » comme les benzodiazépines, opiacés… qui m’étaient proposés régulièrement. Dans tout ça, j’ai pu garder un cap et des bases quand même. Et je sais à quel point elle y a contribué. Et aussi à quel point elle a été à la base des « déclics ».
Il faudra ensuite raconter tous ceux qui m’ont aidée après « le déclic ». Les amies, les associations, les voisins qui ont été d’un grand secours…
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Pourquoi je ne suis pas partie avant ?
Une des questions phares … « Mais pourquoi tu es restée ? ». Ou pire : « Moi, on ne m’aurait jamais obligé à faire quelque chose que je ne voulais pas » Entendu à la gendarmerie. Et moi protestant: « Mais quand même, les mécanismes de l’emprise commencent à être connus ! ». Entendu également un : « c’est la vie »…
Il n’y a pas une réponse unique, une seule explication. On peut dire qu’il y a eu une succession d’étapes et de phases. Le tout dans un état de choc, d’évènements traumatisants, de stress, de confusion, et d’une sorte de torpeur qui endorment les sens, la lucidité, la réactivité et les instincts de fuite. Dans sa perversion et déformation de la réalité, sa volonté de créer ses propres règles, il réussissait à créer une réalité à part… coupée du monde…en plus de ses mécanismes d’isolement et de destruction.
Alors d’abord il y a eu longtemps la phase de sidération face aux violences verbales. Aux insultes. Au mépris. En moi ces incompréhensions qui tournaient en rond. « Je ne comprends pas ». « Il était attentionné et doux, qu’est-ce qu’il se passe ? ». Le cerveau n’arrive pas à rationaliser, à raccrocher à des explications. Cela n’a pas de sens, n’a pas de lien avec le vécu initial, les promesses, les paroles… Il y a « Bug dans la matrice ». Tétanisation, arrêt sur image. Et mal-être intersidéral. Abyssal. La solitude face à un univers qui disparait, qui s’écroule, qui ne ressemble plus à ce qu’il était. Sans explication logique. Alors le positivisme prend le dessus : « Ça va passer, ça redeviendra comme avant ». Je m’accrochais aux souvenirs du début, en me persuadant que ça allait revenir. Que ça n’était qu’un débordement, que « c’était juste une fois », qu’il n’était pas comme ça.
Puis, accentuée par ses mots accusateurs, la phase de responsabilisation. Je me suis réellement sentie responsable, coupable de la situation qui se dégradait. Coupable de générer ces mal-êtres, ces crises. Coupable d’être peut-être effectivement malade ? Peut-être que je cherchais et créais réellement le conflit ? Peut-être que je m’auto-sabotais vraiment ? Alors j’ai accepté les soins psy, j’ai même accepté les médicaments pendant quelques mois tellement je me sentais mal à cause de toute cette vie… J’ai accepté l’humiliation de passer pour une malade (y compris lors de discussions avec lui et ses parents, tous les regards braqués sur moi). A ce moment, coupée de mes amies, de mes proches, mon passé ayant été complètement sali par lui, je n’avais rien pour me rappeler qui j’étais. Seulement son miroir déformant… Mais ma nature optimiste, positive, mon élan de vie me rattrapait par petites flammes. Alors je décidais de me recentrer en moi, d’arrêter ces drogues médicamenteuses car je détestais cet état de torpeur qu’elles créaient. Et plus que tout, j’avais l’instinct indéfectible de rester consciente, présente, pour veiller sur ma fille, et lui offrir des moments heureux dans tout ce merdier (Pardon pour le mot ! Mais à un moment il faut dire ce qui est…) J’essayais de trouver un refuge en moi, lisant et regardant en cachette des choses qui me nourrissaient. Et qui sentaient la vie, la liberté.
Il y a eu ensuite des phases de gestion de problématiques lourdes (juridique vis-à-vis de mes parents, santé), focalisant beaucoup d’énergie et d’attention. Les problèmes de couple passèrent en second plan, avec l’espoir « que cela irait mieux après ». Mais évidemment que cela n’a rien changé. Au contraire, la tension générée accentuait également la pression quotidienne, les exigences de performances, le mépris, ses angoisses, les violences.
Dans tout cela, il y avait aussi ces moments forts de plaisir qu’il savait me donner, comme des « shoots » de drogue, pour me faire tenir. Dans ce chaud-froid… Me faire vivre des moments intenses de choses que j’aime, voyager, vivre en nature, des petites aventures, de la sensualité, de la musique. Un air de liberté de hippie. Ainsi que des promesses, des mots d’amour et des déclarations extrêmes, fusionnelles. Je me nourrissais de ces miettes de moments de vie et de déclaration. Et je repartais avec l’espoir fou que ça finisse par s’arranger. Qu’au bout d’un moment il ouvrirait les yeux, comprendrait…
Je n’arrivais pas à comprendre comment il pouvait être aussi malheureux avec autant de chance. Il était en effet tout le temps mal. En proie aux angoisses, à la haine, aux critiques, au mépris, au ressassement. Tout était un problème. Tout prenait la tête et devenait sujet à des heures de discussion, de plan d’action et de stratégie.. Les dossiers médicaux, les réparations par des artisans, les discussions avec le propriétaire, les voisins…
Je suis tenace, d’une nature à déplacer les montagnes, et je ne sais pas d’où je sors cela, mais je crois qu’avec de la volonté, je peux finir par aider les autres à aller mieux (bah en même temps ça serait trop bien !). Les rassurer, les rendre heureux. Alors j’ai aussi persisté avec cette conviction et cette obstination. Jusqu’à accepter de sacrifier des choses importantes pour moi.. De les jeter ! Les mettre au feu de la déchèterie.. . Des choses de valeur, symboliques…Avec cette idée à la con que peut-être alors mes efforts et engagements finiraient par payer après avoir tout donné. Qu’il redeviendrait enfin comme il était. Qu’on pourrait enfin savourer une vie douce et joyeuse. Comme il l’avait promis. Comme il semblait le vouloir. Mais toujours ce décalage entre les mots, les paroles et les actes. Et moi qui croyais les mots si aveuglément… Car pendant quelques mois au début de notre rencontre, il a été si présent (jusqu’à appeler 22 dentistes pour me trouver un rendez-vous en urgence…Alors qu’ensuite il n’allait pas me chercher un médicament quand j’étais malade et alitée), si attentionné, si doux, si respectueux de ma « sensibilité », si amoureux…J’ai plongé dans ce mirage d’un homme qui réclamait un abandon, une fusion, une « union jusqu’à la mort ». Oui cela a parlé à mon cœur d’artichaut…J’ai offert une confiance aveugle, presque mystique, et une loyauté, tellement il avait besoin de moi aussi, tellement dépendant affectivement, tellement heurté et blessé par la vie et des soi-disant mauvaises rencontres. Notamment son ex-compagne qu’il faisait passer pour une malade, perverse, persécutrice. Cette femme avait alors porté plainte contre lui pour violences après leur séparation. Cela ne m’avait pas alertée, tellement je croyais ce qu’il me disait. Alors par la suite j’étais aussi attachée par cette loyauté envers cet homme que je voulais porter, aider, soutenir quoi qu’il arrive. Imaginant qu’on grandirait ensemble et qu’on s’en sortirait.
Et mue aussi par cette injonction ou croyance débile que plus « on souffre et on en chie », plus on va avoir de beaux fruits. La valeur du labeur. Souffrir pour être heureux, vous voyez ?
Alors je m’accrochais comme je pouvais aux branches, aux espoirs, à mes histoires que je me racontais pour enjoliver la réalité et supporter cette vie. Tout en m’oubliant, oubliant qui j’étais, d’où je venais.
Je devenais juste « au service », une question ambulante de « quoi faire pour éviter le pétage de plomb », « quoi faire pour qu’il aille mieux », « qu’est ce qui le contrarie là ? », « qu’est-ce qu’il faut que je dise là pour que ça se passe au mieux, ou au moins pire ? »…Le tout en travaillant, gérant ma fille, des travaux/réparations, ma santé, et en étant à son service, ses petits soins, son organisation..
Ah et aussi, cette incompréhension permanente : pourquoi, quand je lui offrais de belles choses, il était encore moins bien ? Cela aussi me minait, me cassait dans mon estime de moi en tant qu’« être bon ». Me demandant comment je pouvais rendre mal comme ça quelqu’un ?
Et en même temps, il y a eu le confinement, le télétravail à 100% (sachant qu’il a évidemment dénigré et perverti mon travail, mes collègues, ma cheffe… rendant les relations compliquées et créant du mal-être professionnel), l’implosion de ma famille. Et donc un isolement conséquent. Aggravant la situation et ma remise en question totale et destructrice.
Mais toujours ces espoirs, ces rêves que je ne lâchais pas, dont certains qu’il utilisait en appât. Mais un projet commun s’est concrétisé, le changement de région. Un de mes projets depuis de nombreuses années. Un nouvel élan porteur d’espoir pour moi. Là-bas, il irait mieux. (Même s’il faisait croire que c’était moi qui étais malade, et qu’il doutait que j’irais mieux là-bas… Il n’était pas sûr de vouloir partir du coup). Bref, dans tout ce marécage, on est parti, avec ma fille en garde principale. Dans une région loin de nos proches, dans une maison qu’il avait achetée en son nom, avec un héritage, alors que nous étions mariés. Mais je croyais que cela le sécuriserait de se sentir protégé avec cette maison à son nom. Et car je l’avais cru quand il m’avait raconté comment ses ex-compagnes l’avaient soi-disant arnaqué… Mariés en clandestinité par la volonté de cet homme, sans pouvoir en parler, et absolument pas selon ma vision des choses. Puis habitant dans sa maison à lui. Le piège se resserrait. Devenait de plus en plus palpable, étouffant. Et avec son chantage affectif et au suicide. Si je le quittais il se tuerait. Mais il se disait tellement mal à cause de moi, qu’il disait vouloir aussi mourir. Une impasse inextricable. Un problème sans issue et sans fin.
Il y a eu donc la phase où j’ai senti le poids des menottes et des boulets. Des murs autour de moi. Accentués par la vie dans sa petite maison, aux petites fenêtres et couleurs sombres, sans jardin. Sans accès à la nature, sans possibilité de mettre les mains dans la terre, ce que j’aime profondément. Par là, même si je ne suis pas une grande jardinière, il me coupait d’un vivier d’énergie et de réconfort. J’ai un besoin vital d’air, de nature, d’être pieds nus dans l’herbe. Il me faisait croire que cela était transitoire, mais je commençais à comprendre qu’il ne voyait aucun intérêt à vivre dans un autre logement.
Et lors du déménagement, vécu dans une violence incroyable, puis durant plusieurs mois il y a eu la phase infirmière H24. Il se plaignait de douleurs aigües, rajoutant de la morphine et autres substances à son cocktail chimique. J’ai encore plus disparu pour me vouer à sa gestion de souffrance et douleurs. Je n’étais plus qu’une assistante médicale, une infirmière, une aide de vie, et un dépotoir à insultes pour se défouler. Ponctuée de nuits blanches. De crises plus violentes physiquement. D’un quotidien d’une violence indescriptible. Fou. Je devenais l’ombre de moi-même. Le désespoir était fort. Mais il fallait tenir, pour ma fille, pour aller travailler, pour m’occuper de lui, pour garder l’espoir qu’à un moment donné, la roue allait tourner. Je m’évertuais à faire les choses bien, cela allait forcément finir par payer ?
Et là, l’habitude. Peut-être le pire ? S’habituer à cette violence, à cette horreur quotidienne. A ne faire qu’avancer dans un quotidien hostile, à gérer en permanence les choses de manière à ce qu’elles n’explosent pas. Anticiper, observer, se taire. Se déconnecter encore plus de soi. Couper les sensations. S’oublier. Se faire humilier, endurer les heures de crises, de cris, de haine, de folie. S’excuser et acheter la paix. Garder son sang-froid et tenir, car il fallait tenir, la maison, l’enfant, le travail, le foyer. Sans que cela se voie. Seule.
C’était le tunnel noir. Froid.
Et les violences physiques décuplées.
Et le déchirement en moi. L’atteinte (oui quand même, au bout d’un moment, je ne vous le fais pas dire…) du lien de confiance. La zone de non-retour dans mon espoir. (NB : A ce moment, cela fait 3 ans que nous sommes en couple).
Mais le piège était installé. J’étais perdue. Seulement dans la gestion des tensions. Le temps qui s’allonge dans ce rapport au réel qui est déformé. Me sentant abyssalement seule.
Ses douleurs avaient disparu. Mais d’autres problèmes prenaient la suite, tout était prétexte à aller mal et à m’en rendre responsable. Je ne comprenais pas comment il pouvait être aussi mal et malheureux, sombre, défaitiste, critique dans une région aussi belle, avec la santé, autant de chances, autant de possibles et de portes ouvertes… Je ne trouvais pas de solutions. Et puis finalement ce sont des angoisses qui le clouèrent à nouveau au lit, à reprendre de nouveaux d’autres cachets. Je compris qu’en fait, il n’irait jamais bien. Qu’il y aurait toujours quelque chose. Et que ça n’allait faire qu’empirer. La lucidité commençait à éclore… Mais c’est une autre histoire.
Et toujours aussi, il y avait ce piège assez contradictoire. Ma fille. A la fois un souffle pour m’évader, un rayon de soleil pour me raccrocher à ce que sont vraiment la vraie vie, le bonheur, la joie, les rires. Le devoir d’être à la hauteur. Et à la fois, le piège renforcé de ne pas tout quitter brutalement, car où aller ensemble, seules ? Où partir dans la nuit ? Que lui expliquer ? Comment gérer la suite, le lendemain, l’école, sans ses affaires, sa chambre ? Comment la rassurer alors que j’étais moi-même bouleversée ? Comment lui infliger encore un nouveau changement de vie ? Oui alors qu’en même temps, elle subissait à cause de moi un quotidien d’oppression, d’autoritarisme, de peurs… Contradiction totale, et culpabilité à vie pour moi. C’est ainsi, contrairement à ce qu’il répétait, en présence de ma fille le soir, qu’il a commis les pires violences. Et je suis convaincue que c’est parce qu’il profitait de ce huis clos dans lequel j’étais piégée et ne pouvais pas claquer la porte et fuir facilement en pleine nuit.
Et puis donc la phase de commencer à comprendre qu’il y a un vrai problème (au bout de 3 ans…) mais ne pas savoir comment, quoi faire… tellement engluée dans le piège. Isolée. Seule. Et brisée dans mon estime de moi, ma confiance dans ma résilience et ma force. Il m’avait réduite à l’état d’ombre…
Dans tout cela, la dernière année, deux personnes m’ont avertie en mettant le doigt sur ses manipulations et sa violence. Il m’est arrivé de craquer au téléphone lors de séances à distance avec une psychologue qui me suivait depuis plusieurs mois pour mon passif familial et en appelant en cachette une amie, sans même tout raconter. Elles m’ont toutes les deux alertée sur ses mécanismes pervers, et sur la nécessité de ne pas l’écouter, de me faire confiance, que moi j’allais bien, que j’étais quelqu’un de bien. Mais là je n’ai pas voulu y croire, me convaincant qu’il n’était pas comme cela, que c’était juste des fois où il allait trop loin car il n’était pas bien. Mais non il n’était pas violent, non il ne me maltraitait pas, ni ne me manipulait. Le déni était là aussi pendant ces années… La réalité était insoutenable, mon inconscient a enclenché le « plan déni ».
Puis malgré tout, une distance s’est opérée, puis des Déclics. Et là, c’est une autre histoire à écrire…
Enfin, sinon, j’aurais pu répondre en deux phrases que je cochais toutes les cases de l’emprise, les mécanismes commençant à être bien expliqués et détaillés. Et que j’avais face à moi une personne très intelligente et très expérimentée, avec plusieurs proies broyées à son actif… et qui est à nouveau libre dans la nature malgré mes/nos alertes… et avec nos inquiétudes sévères pour la prochaine sur la liste, sa violence s’accentuant dans le temps. Et la justice fermant les yeux.
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Les déclencheurs des violences
Un deux trois… Explosion …

Il y avait la violence psychologique et verbale de fond. Et les crises ponctuant cette routine mortifère tous les 3-4 jours. Une journée/nuit de crise, puis une journée où il s’en remettait de l’excès de cachets et alcool, une journée de répit où c’était « la réconciliation » avec un restaurant et des promesses, une journée « normale » à bricoler puis ça replongeait.
Mais qu’est-ce qui déclenchait ces crises de violences ?
Pas toujours facile de répondre. Je pense après coup qu’au final n’importe quel prétexte était bon pour détruire et se « droguer ». Un avis partagé par d’autres femmes l’ayant connu, et qui avaient des personnalités très différentes de la mienne, voire aux antipodes.
Dans ce que j’ai pu expérimenter, ce qui faisait l’effet d’une étincelle auprès d’une étendue de pétrole :
- si je n’étais pas d’accord avec lui. Y compris pour des détails du quotidien.
- si je lui résistais et ne me soumettais pas
- si je marquais des signes de fatigue, si je « faiblissais ». Si j’étais malade, si j’avais un coup de tristesse. Il perdait ses moyens, entrait en angoisse, sur-réagissait, voulait tout contrôler (y compris toutes les questions et échanges avec le corps médical, les critiquant en permanence et me méprisant en disant que j’étais une incapable, incapable de gérer ma santé, que je m’auto-sabotais)
- quand il n’était pas le plus mal ni le plus à plaindre (pas toujours rationnellement facile entre mon passif familial et mes problèmes de santé)
- quand il n’était pas au centre de tout, de notre vie, de notre quotidien, de mes attentions (par exemple si je m’occupais trop à son goût de ma fille, si j’étais ravie d’un de mes travails…)
Alors il y avait une tension directe, c’était du chaud au froid. Le froid glaçant, la tension, était soudaine, irrémédiable. Un mot. Une phrase « de trop » ou « de travers ». Et c’était parti. Inarrêtable. Malgré mes efforts, de médiation, d’apaisement, de mots doux, de supplications, de silence, de parler d’autres choses, de diversion, d’excuses, de promesses… Rien n’arrêtait la machinerie lancée. Je ne pouvais qu’observer le processus avec horreur et terreur. Me repliant et me concentrant sur tous nos faits et gestes pour que cela soit le moins violent possible. Autant que possible. Connaissant les étapes par cœur. Sachant que cela allait prendre des heures. Qu’il fallait rester attentive à ce que je disais ou écrisais car il était en hyper réaction au moindre mot tout en déroulant son monologue habituel. Tout en m’interdisant de m’exprimer. Et tout en réclamant d’être seul. Alors quand même temps il m’accusait de l’abandonner. Menaçait de se suicider. Criait. Venait me chercher si je ne bougeais pas au calme le temps que l’orage passe. Quoi qu’il en fût, j’étais toujours piégée. Il n’y avait aucune issue de sortie possible, il attaquait de tous les sens en disant tout et son contraire.
En gros les prétextes à l’explosion étaient multiples et inévitables…